🔥 Les essentiels de cette actualité
- L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont publié une déclaration commune historique, se disant prêts à frapper les capacités balistiques iraniennes « à leur source » après les frappes de Téhéran sur des civils dans le Golfe.
- Londres a déjà autorisé Washington à utiliser ses bases militaires pour des frappes offensives contre l’Iran. Paris reste silencieux sur ses propres engagements concrets, sans aucun débat parlementaire.
- Derrière la solidarité affichée, une question brûlante : l’autonomie stratégique européenne tant vantée par Macron résiste-t-elle à l’épreuve du feu, ou l’Europe s’aligne-t-elle aveuglément sur Washington ?
- La tradition gaullienne de liberté de manœuvre semble aujourd’hui sacrifiée au profit d’une solidarité atlantique automatique — et les Français ne savent toujours pas jusqu’où leur pays est prêt à aller.
L’Europe se réveille, dit-on. Face aux frappes iraniennes qui ont visé non seulement des installations américaines et israéliennes, mais également des infrastructures civiles à Dubaï, aéroports et hôtels où séjournaient des ressortissants britanniques, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France ont choisi de parler d’une seule voix. Une déclaration commune qualifiant les représailles de Téhéran de « reckless », autrement dit d’irresponsables, et annonçant une disposition à frapper les capacités balistiques iraniennes « à leur source ». Voilà qui sonne comme un tournant. Mais un tournant vers quoi, exactement ?
Il convient d’abord de prendre la mesure de ce qui se joue. L’Iran, acculé après les frappes américano-israéliennes du 28 février, a choisi l’escalade régionale. Non content de riposter contre ses adversaires directs, il a étendu ses tirs à des pays tiers, frappant aveuglément dans le Golfe. Cette stratégie de la « terre brûlée », selon l’expression employée par Keir Starmer, place les puissances européennes devant un dilemme qu’elles auraient préféré éviter : rester spectatrices d’un embrasement régional ou s’engager aux côtés de Washington dans une confrontation ouverte avec Téhéran.
« L’Iran poursuit une stratégie de terre brûlée, c’est pourquoi nous soutenons la défense collective de nos alliés et de nos ressortissants dans la région, car c’est notre devoir envers le peuple britannique. »
Les mots du Premier ministre britannique résument parfaitement la posture adoptée : il ne s’agirait que de « défense », d’une action « proportionnée » visant à protéger les quelque 200 000 citoyens britanniques présents au Moyen-Orient. L’autorisation donnée aux États-Unis d’utiliser les bases britanniques pour frapper les sites de missiles iraniens est présentée comme une mesure conservatoire et non comme l’entrée dans une guerre offensive. La nuance est habile. Elle est aussi fragile.
L’alignement européen sur Washington : automatisme ou choix délibéré ?
Que reste-t-il, au fond, de l’autonomie stratégique européenne tant vantée dans les discours ? Emmanuel Macron en avait fait un leitmotiv de sa politique étrangère. L’Union européenne devait cesser d’être le supplétif militaire des États-Unis, développer ses propres capacités de défense et penser ses intérêts propres. Force est de constater que, face à l’épreuve du feu, cette ambition s’évanouit. Paris, Londres et Berlin s’alignent sur la position américaine avec une célérité qui interroge.
Il ne s’agit pas ici de contester la dangerosité du régime iranien ni la légitimité d’une réponse face à des frappes qui touchent des civils et des infrastructures non militaires. Les faits sont là : des hôtels visés, des aéroports touchés, une escalade assumée par Téhéran. La question n’est pas de savoir si l’Iran constitue une menace, il l’est manifestement, mais de comprendre dans quel cadre et selon quelle logique l’Europe choisit de répondre.
Friedrich Merz, qui doit rencontrer Donald Trump le 3 mars, a appelé à « l’unité et à l’action commune » plutôt qu’aux « accusations mutuelles ». Formule de circonstance, certes, mais qui traduit une réalité : l’Allemagne, encore marquée par sa dépendance énergétique révélée lors de la crise ukrainienne, n’a plus les moyens de jouer les électrons libres. Le nouveau chancelier sait que Berlin doit se montrer fiable aux yeux de Washington s’il veut peser dans les négociations à venir.
Reste la France. Que fait Paris dans cette affaire ? La déclaration tripartite engage notre pays aux côtés de ses alliés. Mais au-delà des mots, quels moyens, quels objectifs, quelles lignes rouges ? Le silence de l’Élysée sur ces questions est assourdissant. On s’associe à une posture commune sans que le peuple français soit informé des implications concrètes de cet engagement. C’est devenu une habitude sous la présidence Macron : les grandes décisions internationales se prennent dans l’opacité, loin de tout débat parlementaire substantiel.
Protéger nos ressortissants, défendre nos intérêts : mais lesquels ?
La protection des ressortissants français au Moyen-Orient est évidemment un impératif. Nul ne saurait le contester. Mais cette exigence légitime ne doit pas servir de paravent à un engagement militaire dont les contours resteraient flous. Autoriser l’usage de bases pour des frappes offensives, comme l’a fait Londres, c’est déjà franchir un seuil. Qu’en est-il des facilités que la France pourrait accorder ? Nos forces sont-elles susceptibles d’être engagées, même indirectement ?
La tradition gaullienne voulait que la France conserve sa liberté de manœuvre, qu’elle ne se laisse pas entraîner dans des conflits où ses intérêts vitaux ne seraient pas directement en jeu. Cette sagesse semble aujourd’hui remisée au profit d’une solidarité atlantique quasi automatique. On peut le regretter sans pour autant verser dans un neutralisme naïf. Il existe un chemin entre l’alignement servile et l’isolement stérile : celui d’une diplomatie qui défend fermement ses positions tout en préservant des canaux de dialogue.
Au fond, que veut l’Europe dans cette crise ? Détruire les capacités balistiques iraniennes, comme l’annonce la déclaration commune ? L’objectif est ambitieux, pour ne pas dire irréaliste sans un engagement militaire massif. Contenir l’escalade ? Cela supposerait des initiatives diplomatiques parallèles dont on ne voit pas la trace. Protéger Israël et les monarchies du Golfe ? C’est assurément l’agenda américain, mais est-ce nécessairement le nôtre ?
Ces questions méritent d’être posées, non pour affaiblir la position française, mais pour la clarifier. Un pays souverain ne s’engage pas dans un conflit potentiellement majeur sans que ses citoyens sachent pourquoi et jusqu’où. La gravité de la situation exige de la transparence et non des déclarations calibrées pour les agences de presse internationales.
L’Iran a commis une faute en élargissant ses représailles à des cibles civiles et à des pays non belligérants. Cette faute lui sera comptée et justifie une réponse ferme. Mais la fermeté n’exclut pas la lucidité. Les Européens, et singulièrement la France, doivent veiller à ne pas se retrouver emportés dans une spirale dont ils ne maîtriseraient ni le tempo ni l’issue. L’Histoire enseigne que les guerres commencent souvent par des engagements « défensifs » et « proportionnés » qui, de proche en proche, deviennent autre chose.
Il est encore temps d’exiger que le gouvernement français s’explique devant la représentation nationale sur la nature exacte de notre engagement et sur les objectifs poursuivis. C’est le minimum que l’on doit à un peuple que l’on prétend défendre.
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