Iran : la guerre de Trump vise en réalité la Chine

Iran : la guerre de Trump vise en réalité la Chine

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Les frappes américaines sur l’Iran ne visent pas vraiment Téhéran : elles s’inscrivent dans une stratégie d’endiguement méthodique de la Chine, privant Pékin d’un fournisseur clé représentant 13,4 % de ses importations pétrolières.
  • Derrière l’offensive militaire se cache une doctrine précise : la « stratégie du déni », qui vise à asphyxier l’économie chinoise en contrôlant ses approvisionnements énergétiques à travers l’Iran, le Venezuela et les monarchies du Golfe.
  • Washington ne cherche pas à détruire l’Iran mais à le retourner comme il l’a fait au Venezuela — pour en faire un allié stratégique, comme sous le Shah, et porter un coup fatal à l’architecture multipolaire russo-chinoise.
  • L’Europe risque d’en être la grande perdante : contrainte de restreindre son accès aux marchés chinois sous peine de tarifs punitifs, elle se retrouve simple variable d’ajustement dans un affrontement dont elle ne maîtrise rien.

Tandis que les frappes américaines s’abattent sur l’Iran, Donald Trump invoque la défense du peuple américain. Les commentateurs les plus cyniques y voient une diversion destinée à enterrer l’affaire Epstein. Mais ces deux lectures passent à côté de l’essentiel. L’offensive militaire contre Téhéran s’inscrit dans une stratégie bien plus vaste : celle d’un endiguement méthodique de la Chine, dont l’Iran constitue l’un des verrous énergétiques majeurs.

L’analyste Andrew Korybko expose avec clarté la logique qui sous-tend cette campagne. Selon lui, l’administration Trump 2.0 a choisi de « priver progressivement la Chine de l’accès aux marchés et aux ressources, idéalement par une série d’accords commerciaux, afin de conférer aux États-Unis le levier indirect nécessaire pour faire dérailler pacifiquement l’ascension de la Chine au rang de superpuissance ». L’Iran, avec ses réserves colossales de pétrole et de gaz, représente une pièce maîtresse de cet échiquier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon Kpler, l’Iran fournissait l’an dernier environ 13,4 % des 10,27 millions de barils quotidiens que la Chine importait par voie maritime.

Cette « stratégie du déni », conceptualisée par Elbridge Colby, sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, vise à asphyxier progressivement l’économie chinoise en contrôlant ses approvisionnements énergétiques. Le Venezuela, l’Iran, le Nigeria et les monarchies du Golfe : autant de leviers que Washington entend actionner pour contraindre Pékin à accepter un accord commercial déséquilibré qui mettrait fin à son statut d’« usine du monde ».

Le précédent vénézuélien comme modèle

La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine ne fait d’ailleurs pas mystère de ses intentions. Elle appelle explicitement à « rééquilibrer l’économie chinoise vers la consommation des ménages », formule technocratique qui dissimule mal un projet de réingénierie radicale de l’économie mondiale. L’objectif final ? Restaurer l’unipolarité américaine en neutralisant le seul rival systémique des États-Unis.

L’Iran avait pourtant semblé tenté par une sortie diplomatique. Korybko note que Téhéran a « flirté » avec l’idée de répliquer le modèle vénézuélien, celui qui a conduit à la capture de Maduro et à la mise sous tutelle du pays, mais sans s’y engager, car cela aurait signifié une capitulation stratégique totale. Face à ce refus, Trump a autorisé l’option militaire.

« Aux membres des Gardiens de la Révolution : si vous déposez les armes, vous bénéficierez de l’immunité. Si vous refusez, vous ferez face à une mort certaine. »

Cette promesse, formulée dans la vidéo annonçant la campagne militaire, révèle la nature du projet américain. Il ne s’agit pas tant de détruire l’État iranien que de le retourner, comme ce fut le cas au Venezuela où les services de sécurité, retournés par Washington, assurent désormais la transition politique. L’Iran serait ainsi préservé dans son intégrité territoriale pour redevenir ce qu’il fut sous le Shah : un allié stratégique de premier plan pour les États-Unis dans la région.

Un coup double contre la multipolarité

Les implications géopolitiques dépassent largement le Moyen-Orient. Un Iran passé sous influence américaine permettrait simultanément de resserrer l’étau autour de la Russie. Korybko évoque les efforts de l’« axe azéro-turc » pour projeter l’influence occidentale le long de toute la périphérie méridionale de la Russie. La visite de Vance dans le Caucase du Sud s’inscrit dans cette logique d’encerclement. Contrôler l’Iran reviendrait à porter un coup sévère à l’architecture multipolaire que Moscou et Pékin s’efforcent de construire.

Pour un observateur français attaché à l’indépendance des nations, ce tableau appelle plusieurs réflexions. D’abord, il confirme que les États-Unis, loin d’avoir renoncé à leur hégémonie mondiale, déploient une stratégie sophistiquée pour la restaurer. Les discours sur le « retrait américain » ou l’« isolationnisme trumpien » apparaissent pour ce qu’ils sont : des écrans de fumée. Washington n’abandonne pas la partie, il change simplement de méthode, privilégiant le contrôle indirect des ressources énergétiques plutôt que l’occupation militaire prolongée.

Ensuite, cette affaire illustre crûment la subordination de la politique étrangère à des impératifs économiques. La guerre contre l’Iran n’est pas menée au nom de la démocratie ou des droits de l’homme, rhétorique usée jusqu’à la corde, mais pour des barils de pétrole et des parts de marché. Cette franchise cynique a au moins le mérite de la clarté.

Enfin, et c’est peut-être le plus préoccupant pour la France, cette stratégie place l’Europe dans une position d’auxiliaire. Les accords commerciaux que Washington négocie avec l’Union européenne visent explicitement, selon Korybko, à contraindre les Européens à « restreindre l’accès de la Chine à leurs marchés sous peine de tarifs punitifs ». L’Europe se voit ainsi assigner un rôle de variable d’ajustement dans un affrontement sino-américain dont elle ne maîtrise aucun paramètre.

La France, si elle veut préserver sa capacité d’action autonome, devrait méditer les leçons de cette séquence iranienne. La multipolarité que nous appelons de nos vœux, un monde où chaque nation peut défendre ses intérêts sans se soumettre à un hégémon, est précisément ce que Washington s’emploie à démanteler. L’Iran d’aujourd’hui pourrait être l’Europe de demain si nous ne retrouvons pas les ressorts d’une politique étrangère véritablement indépendante.

Au fond, ce qui se joue entre Washington, Téhéran et Pékin, c’est la question de savoir si le XXIe siècle sera celui d’un monde multipolaire où les nations souveraines coexistent, ou celui d’une unipolarité américaine restaurée où chaque pays devra choisir son camp sous la contrainte. Pour les partisans de l’indépendance nationale, la réponse ne fait aucun doute. Encore faut-il avoir le courage de la défendre.

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