🔥 Les essentiels de cette actualité
- En bombardant l’Iran, Washington pourrait produire l’effet inverse de celui recherché : convaincre Téhéran que seule la bombe nucléaire garantit sa survie, comme l’illustre le précédent libyen de Kadhafi.
- Trump, qui dénonçait les aventures militaires démocrates, conduit aujourd’hui une opération d’envergure contre l’Iran aux côtés d’Israël — un revirement qui soulève des questions sur la sincérité de sa posture anti-guerre.
- Un effet domino nucléaire au Moyen-Orient est-il en train de s’enclencher ? L’Arabie saoudite, l’Égypte et la Turquie pourraient suivre si l’Iran franchit le seuil atomique.
- Les avertissements de Lavrov et Medvedev méritent attention, non par confiance aveugle envers Moscou, mais parce qu’ils posent une question que l’Occident refuse d’examiner sur les conséquences réelles de sa politique.
Les avertissements lancés cette semaine par les plus hauts responsables russes méritent qu’on s’y arrête, non pour leur accorder un crédit aveugle, mais parce qu’ils posent une question que l’Occident refuse obstinément d’examiner : la politique américaine actuelle au Moyen-Orient conduit-elle à davantage de stabilité ou, au contraire, accélère-t-elle une dynamique de prolifération nucléaire incontrôlable ?
Sergueï Lavrov et Dmitri Medvedev, chacun dans son registre, ont formulé lundi un diagnostic convergent. Le ministre des Affaires étrangères a pointé le paradoxe fondamental de l’offensive américano-israélienne contre l’Iran : en prétendant empêcher Téhéran d’accéder à l’arme nucléaire par la force, Washington pourrait au contraire convaincre le régime iranien que seule la bombe garantit sa survie.
« Si cette logique est mise en avant, je vous garantis que des forces puissantes vont émerger en Iran pour chercher exactement ce que les États-Unis cherchent à empêcher : fabriquer une bombe nucléaire, car les pays qui possèdent des bombes nucléaires ne sont pas attaqués par les États-Unis. »
L’argument n’est pas nouveau, mais il conserve toute sa pertinence. L’histoire récente lui donne même une crédibilité redoutable. Lavrov rappelle le précédent libyen : Mouammar Kadhafi avait accepté en 2003 de démanteler son programme nucléaire en échange d’une normalisation avec l’Occident. Huit ans plus tard, une coalition occidentale soutenait les insurgés qui l’assassinèrent. La leçon fut retenue à Pyongyang comme à Téhéran : renoncer à l’arme suprême, c’est s’exposer au changement de régime.
Medvedev, avec sa rhétorique plus brutale, a quant à lui évoqué frontalement le spectre d’une troisième guerre mondiale. L’ancien président russe n’est certes pas un observateur désintéressé. Mais son analyse sur l’Iran mérite attention : en tuant l’ayatollah Khamenei, Washington a créé un martyr pour près de 300 millions de chiites à travers le monde. Les conséquences de cet acte se mesureront dans la durée, bien au-delà des communiqués de victoire.
L’incohérence trumpienne
Le plus troublant dans cette séquence reste l’évolution de Donald Trump lui-même. Celui qui, pendant sa campagne, accusait les démocrates de pousser l’humanité vers une guerre mondiale en Ukraine et dénonçait les frappes de missiles à longue portée autorisées par Biden contre le territoire russe, se retrouve aujourd’hui à conduire une opération militaire d’envergure contre l’Iran aux côtés d’Israël.
Les déclarations de Steve Witkoff, son envoyé spécial, révèlent l’impasse diplomatique dans laquelle l’administration américaine s’est enfermée. L’émissaire affirme avoir opposé aux négociateurs iraniens que Washington possédait « le droit inaliénable de les empêcher d’aller plus loin » dans l’enrichissement. Cette formulation illustre la doctrine du deux poids, deux mesures qui gangrène la politique étrangère américaine depuis des décennies.
Trump avait pourtant, selon les informations disponibles, empêché Israël d’attaquer l’Iran en 2025. Que s’est-il passé entre-temps ? Le président américain a-t-il cédé aux pressions de l’État hébreu ? A-t-il été convaincu par ses conseillers les plus bellicistes ? Ou sa posture anti-guerre n’était-elle qu’un argument électoral dénué de substance ?
Pour un observateur français attaché à l’indépendance des nations, ce revirement illustre une constante de la politique américaine : l’incapacité à résister aux intérêts particuliers qui façonnent sa politique étrangère au Moyen-Orient. Qu’un président républicain ou démocrate occupe la Maison Blanche, les mêmes mécanismes produisent les mêmes résultats.
La question de la prolifération
Au-delà des postures, le fond du problème demeure. Si l’Iran acquiert la conviction définitive que seule l’arme nucléaire peut le protéger d’une intervention américaine, il franchira le seuil. D’autres suivront. L’Arabie saoudite a déjà fait savoir qu’elle ne resterait pas les bras croisés face à un Iran nucléaire. L’Égypte et la Turquie pourraient s’engager dans la même voie.
Medvedev affirme qu’« il ne fait désormais aucun doute que l’Iran poursuivra la création d’armes nucléaires avec une énergie redoublée ». Cette prédiction peut sembler intéressée venant d’un responsable russe. Elle n’en est pas moins plausible. Les régimes menacés d’anéantissement ne se laissent pas convaincre par les bombardements de renoncer à leur survie : ils s’arc-boutent.
La France, qui a toujours défendu une approche multilatérale de la non-prolifération, devrait faire entendre sa voix. Non pour défendre le régime iranien, qui n’a rien de sympathique, mais pour rappeler une évidence : on ne construit pas la paix en multipliant les guerres préventives. On ne stabilise pas une région en y semant le chaos.
L’administration Trump prétend agir au nom de la sécurité. Mais de quelle sécurité parle-t-on lorsque les actes posés aujourd’hui risquent de produire demain un Moyen-Orient où plusieurs puissances disposeront de l’arme atomique ? La dissuasion nucléaire fonctionne entre acteurs rationnels et stables. Elle devient terrifiante dans une région travaillée par les rivalités confessionnelles et les logiques millénaristes.
Les avertissements russes ne sont pas paroles d’évangile. Moscou défend ses propres intérêts et sa propre vision du monde. Mais ils posent des questions que les capitales occidentales, Paris incluse, feraient bien de méditer avant qu’il ne soit trop tard. La troisième guerre mondiale n’est pas une fatalité. Elle le deviendrait si les responsables politiques continuaient de jouer avec le feu en prétendant l’éteindre.
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