🔥 Les essentiels de cette actualité
- Trump avait promis le désengagement militaire au Moyen-Orient. Moins d’un an après son retour à la Maison-Blanche, les États-Unis sont en guerre contre l’Iran — sans vote du Congrès, sans mandat populaire.
- Seuls 27 % des Américains soutiennent ce conflit selon Reuters. Pourtant, les bombes tombent. Un ambassadeur américain a ouvertement balayé l’opinion publique d’un revers de main en direct.
- Le secrétaire d’État Rubio l’a lui-même admis : c’est Israël qui aurait forcé la main à Washington. Une révélation qui soulève des questions vertigineuses sur qui gouverne vraiment l’Amérique.
- Des études empiriques le confirment : les citoyens ordinaires n’ont quasiment aucune influence réelle sur les décisions fédérales américaines. La démocratie représentative serait-elle une fiction ?
L’Amérique est-elle encore une démocratie représentative ? La question, longtemps cantonnée aux cercles académiques ou aux marges du débat public, s’impose désormais avec une brutalité que les événements récents rendent difficile à ignorer. L’administration Trump vient d’engager les États-Unis dans une campagne militaire d’envergure contre l’Iran, sans vote du Congrès, sans débat parlementaire et surtout sans le moindre mandat populaire. Selon un sondage Reuters du 1er mars, seuls 27 % des Américains soutiennent cette nouvelle guerre. Qu’importe : les bombes tombent.
Ce conflit iranien constitue un cas d’école pour quiconque s’intéresse aux mécanismes réels du pouvoir dans les démocraties occidentales. Voilà un président qui s’était présenté comme le candidat de la paix, multipliant les promesses de désengagement militaire au Moyen-Orient. Le Parti républicain avait même diffusé une image de campagne présentant explicitement le ticket Trump comme « pro-paix ». Moins d’un an après son second mandat, sa politique étrangère ressemble à s’y méprendre à celle de Barack Obama, de Joe Biden, voire de George W. Bush. Les électeurs ont voté pour une chose ; ils obtiennent son exact contraire.
Plus troublant encore : l’administration elle-même semble incapable de justifier cette guerre de manière cohérente. Au commencement, il était question de « libérer » les Iraniens par un changement de régime. Puis cette justification a disparu des communications officielles. On évoque désormais un programme de missiles iraniens qui menacerait les États-Unis, une affirmation que personne de sérieux ne peut soutenir, l’Iran n’ayant jamais disposé de capacités balistiques intercontinentales. La seule « menace » concerne des bases américaines situées à 16 000 kilomètres du territoire national, dont l’existence même n’a aucun rapport avec la sécurité des citoyens américains.
« Nous ne vivons pas dans un monde où l’on fait un sondage pour savoir si notre politique doit aller dans telle ou telle direction. »
Cette phrase de Mike Huckabee, ambassadeur américain en Israël, résume à elle seule l’état d’esprit des élites dirigeantes. Interrogé par Tucker Carlson sur le fait que seulement 21 % des Américains soutiennent une guerre contre l’Iran, Huckabee a d’abord affirmé que l’opinion publique comptait « énormément », avant de balayer cette même opinion d’un revers de main. Carlson a relevé la contradiction avec une ironie mordante : « Si nous l’ignorons, en quel sens nous en soucions-nous profondément ? » L’ambassadeur n’a su répondre que par des formules creuses.
Le poids des groupes d’intérêt
L’explication la plus révélatrice de cette guerre est venue, paradoxalement, du secrétaire d’État Marco Rubio lui-même. Celui-ci a déclaré que les États-Unis avaient engagé les hostilités parce qu’Israël prévoyait d’attaquer l’Iran, ce qui aurait entraîné des représailles contre les bases américaines. En d’autres termes : Tel-Aviv aurait forcé la main à Washington. Trump a ensuite contredit son propre secrétaire d’État, ajoutant à la confusion. Mais le fond du message était limpide : la politique étrangère américaine au Moyen-Orient répond moins aux intérêts des citoyens américains qu’aux exigences d’un État étranger.
Cette réalité, les universitaires John Mearsheimer et Stephen Walt l’avaient documentée dès 2007 dans leur ouvrage The Israel Lobby. À l’époque, ils furent accusés d’antisémitisme, accusation rituelle qui dispense de toute argumentation. Près de vingt ans plus tard, leur analyse apparaît comme une simple description factuelle. L’AIPAC (American-Israeli Political Action Committee) et les réseaux d’influence pro-israéliens exercent sur la politique étrangère américaine un pouvoir que même les analystes les plus prudents peinent désormais à nier.
Le financement électoral illustre cette emprise. Miriam Adelson, l’une des principales donatrices de Donald Trump, est connue pour ses positions extrêmement favorables à Israël. Interrogé par Carlson sur le « droit » d’Israël à s’emparer de la majeure partie du Moyen-Orient, Huckabee a répondu sans ambages : « Ce serait très bien s’ils prenaient tout. » Que la majorité des Américains ne partage pas cette vision expansionniste importe peu : leur avis n’entre pas dans l’équation.
La fiction de la représentation
Des études empiriques confirment ce que l’observation suggère. En 2014, les politologues Martin Gilens et Benjamin Page ont analysé l’influence réelle des citoyens sur les décisions politiques américaines. Leur conclusion est sans appel : « Les citoyens ordinaires et les groupes d’intérêt de masse n’ont que peu ou pas d’influence indépendante » sur les politiques fédérales. Ce sont « les préférences des élites économiques » qui déterminent les orientations du pouvoir.
« Aux États-Unis, nos résultats l’indiquent, la majorité ne gouverne pas du moins pas au sens causal de déterminer réellement les résultats politiques. Quand une majorité de citoyens est en désaccord avec les élites économiques ou les intérêts organisés, elle perd généralement. »
Une étude de 2017 de John Matsusaka aboutit à des conclusions similaires : lorsque les préférences d’un législateur divergent de l’opinion de sa circonscription, il ne vote conformément à cette opinion que dans 29 % des cas. Michael Barber, en 2016, observe que les positions des sénateurs américains divergent si fortement de celles de leurs électeurs que tout se passe « presque comme si les électeurs étaient assignés aléatoirement à un sénateur ».
Ces données devraient troubler quiconque croit encore au récit officiel de la démocratie représentative. Elles révèlent un système où les élections constituent un rituel de légitimation, non un mécanisme de décision. Sur les questions fondamentales, la guerre, la politique monétaire ou les orientations budgétaires majeures, le vote populaire n’a qu’une incidence marginale. Les véritables arbitrages se font ailleurs, dans l’ombre des comités de financement et des réseaux d’influence.
Pour la France, cette situation américaine devrait servir d’avertissement. Nos propres institutions souffrent de maux comparables : une technocratie européenne qui échappe au contrôle démocratique, des orientations stratégiques décidées dans des cénacles atlantistes sans consultation populaire et une politique étrangère qui s’aligne mécaniquement sur les positions de Washington. La souveraineté nationale n’est pas un slogan nostalgique ; c’est la condition sine qua non pour que le vote des citoyens conserve un sens.
L’affaire iranienne démontre avec une clarté cruelle que l’empire américain fonctionne selon sa propre logique, indifférente aux promesses électorales comme aux sondages d’opinion. Trump avait promis la paix ; il livre la guerre. Ses électeurs voulaient le désengagement ; ils financent une nouvelle aventure militaire. La « théorie des élites », cette idée que le pouvoir réel appartient à des oligarchies qui transcendent les alternances partisanes, n’est plus une hypothèse académique. C’est une description empirique.
Reste une question que chaque nation européenne devrait se poser : voulons-nous lier notre destin à un système qui traite ses propres citoyens comme de simples contribuables corvéables ? La France gaullienne avait su préserver une certaine indépendance stratégique. Cette tradition s’est largement érodée. Les leçons de la débâcle démocratique américaine devraient nous inciter à la reconstruire plutôt qu’à nous enfoncer davantage dans une vassalité dont les Américains eux-mêmes ne tirent aucun bénéfice.
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