🔥 Les essentiels de cette actualité
- Australie, France, Pologne, Danemark, Royaume-Uni… interdire les réseaux sociaux aux mineurs devient une obsession des gouvernements occidentaux. Mais derrière la protection de l’enfance se cache peut-être tout autre chose.
- Vérification d’âge, reconnaissance faciale, croisement de données : appliquer ces lois impose de surveiller l’ensemble des utilisateurs, pas seulement les mineurs. Un effet collatéral que peu de législateurs semblent vouloir nommer.
- Et si ces restrictions servaient surtout à reprendre le contrôle d’espaces numériques qui échappent encore aux gouvernements — ces mêmes espaces où prospèrent médias alternatifs et voix dissidentes ?
- L’État se substitue aux parents, après avoir méthodiquement sapé leur autorité pendant des décennies. Une fausse solution à un vrai problème, et une occasion manquée de restaurer la responsabilité familiale.
Le mouvement semble irrésistible. Après l’Australie, voici la Pologne, la France, le Danemark, la Slovénie, l’Espagne et bientôt le Royaume-Uni de Keir Starmer, qui s’apprêtent à interdire ou à restreindre drastiquement l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. La ministre polonaise de l’Éducation, Barbara Nowacka, résume l’esprit du temps avec une formule qui se veut définitive :
« Nous devons limiter l’accès aux réseaux sociaux pour les enfants de moins de 15 ans. En même temps, nous devons travailler sur la santé mentale et sensibiliser les enfants, les parents et l’ensemble de la société polonaise aux dangers des réseaux sociaux. »
Qui pourrait s’opposer à la protection des enfants ? Personne, évidemment. Et c’est précisément là que réside le piège. Sous couvert de bienveillance parentale exercée par l’État, ces législations dessinent les contours d’une infrastructure de surveillance généralisée dont les implications dépassent largement la seule question de l’adolescence.
Soyons clairs sur un point : les inquiétudes concernant l’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes ne sont pas infondées. L’addiction aux écrans, le cyberharcèlement et l’exposition précoce à des contenus inappropriés constituent des problèmes réels que tout parent responsable connaît. Mais la question n’est pas de savoir si ces dangers existent. Elle consiste à déterminer qui doit y répondre et par quels moyens.
L’État contre la famille
La réponse que proposent ces gouvernements est univoque : c’est à la puissance publique d’intervenir en imposant aux géants technologiques des systèmes de vérification d’âge. La Pologne prévoit des amendes allant jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial des plateformes récalcitrantes. Derrière cette apparente fermeté envers les GAFAM se cache une réalité plus troublante.
Comment, concrètement, vérifie-t-on l’âge d’un utilisateur sur Internet ? Par la présentation de documents d’identité. Par la reconnaissance faciale. Par le croisement de données personnelles. L’Open Rights Group britannique l’a parfaitement compris en dénonçant un système d’« age-gating » qui concernerait l’ensemble des utilisateurs, et pas seulement les mineurs.
James Baker, porte-parole de cette organisation, formule une mise en garde qu’il serait imprudent de balayer : « Protéger les enfants en ligne ne devrait pas signifier construire une infrastructure de surveillance pour tout le monde. » Cette objection mérite d’être prise au sérieux, particulièrement par ceux qui, comme nous, se méfient de l’extension indéfinie des prérogatives de l’État.
De quoi parlons-nous, au fond ? D’obliger chaque citoyen souhaitant commenter l’actualité, partager une opinion ou simplement lire des contenus alternatifs aux médias dominants à décliner son identité réelle auprès de plateformes qui transmettront ces informations aux autorités. Dans un contexte où la liberté d’expression est déjà malmenée par des législations sur les « discours de haine », dont l’élasticité n’échappe à personne, faut-il vraiment faciliter le fichage des opinions ?
Le Portugal a choisi une voie différente, exigeant un consentement parental explicite pour les 13-16 ans plutôt qu’une interdiction pure. Cette approche, imparfaite, a au moins le mérite de replacer la famille au centre du dispositif. C’est bien là que se situe le nœud du problème : ces interdictions généralisées procèdent d’une logique de substitution de l’État aux parents.
On nous explique que les familles seraient incapables de réguler l’usage numérique de leurs enfants. Que seule la contrainte légale pourrait les protéger. Cet aveu d’impuissance présumée des parents devrait nous alerter davantage que les méfaits de TikTok. Une société qui considère ses propres citoyens comme inaptes à éduquer leur progéniture est une société qui a renoncé à la transmission.
Une fausse solution à un vrai problème
Il y a quelque chose de profondément paradoxal à voir des gouvernements qui ont méthodiquement sapé l’autorité parentale, par l’école, par la culture, par le droit, venir aujourd’hui se substituer à cette autorité qu’ils ont contribué à affaiblir. L’État moderne crée les conditions du chaos éducatif, puis se présente en sauveur providentiel.
Les mêmes qui promeuvent à l’école des idéologies déconstructrices, qui relativisent toute norme, qui considèrent la transmission familiale comme suspecte de conservatisme rétrograde, voudraient maintenant nous convaincre qu’ils agissent dans l’intérêt supérieur de l’enfant. La ficelle est un peu grosse.
Il existe une convergence troublante entre ces mesures et les tensions croissantes entre les États européens et les géants technologiques américains, notamment autour de la liberté d’expression et de l’excès de régulation. Sous couvert de protection de l’enfance, n’assiste-t-on pas aussi à une tentative de reprise en main politique d’espaces numériques qui échappent encore partiellement au contrôle des gouvernements ?
La question mérite d’être posée sans naïveté. Les réseaux sociaux, malgré leurs défauts considérables, ont aussi permis l’émergence de voix dissidentes, de médias alternatifs et d’une information qui contourne les filtres traditionnels. Rendre leur accès conditionnel à une identification complète ne servirait pas uniquement la protection des mineurs.
Que faire, alors ? D’abord, restaurer la responsabilité parentale comme principe cardinal. Les outils de contrôle parental existent. Ils peuvent être améliorés et rendus plus accessibles. Mais c’est aux familles de s’en emparer, pas à l’État de décider à leur place. Ensuite, exiger des plateformes une conception moins addictive de leurs services, notamment par la transparence sur les algorithmes et l’interdiction de certaines techniques de captation de l’attention. Ces mesures ciblées seraient plus efficaces qu’une prohibition qui, comme toutes les prohibitions, serait contournée.
Soyons lucides : l’adolescent de 14 ans que l’on voudra priver d’Instagram trouvera le moyen d’y accéder, par le compte d’un parent, par un VPN ou par mille stratagèmes que la jeunesse a toujours su inventer face aux interdits. La seule différence sera que cette transgression inévitable s’accompagnera d’une culpabilisation supplémentaire et d’un éloignement accru des parents, désormais déresponsabilisés.
La protection de l’enfance est une cause trop sérieuse pour être abandonnée aux apprentis sorciers de la régulation bureaucratique. Elle exige des familles solides, une éducation exigeante et une transmission culturelle vivante, tout ce que nos sociétés ont négligé depuis des décennies. Croire qu’une loi supplémentaire résoudra ce que l’effondrement éducatif a produit, c’est prendre le symptôme pour la cause et préparer, au passage, les instruments d’une surveillance dont nos libertés feraient les frais.
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