Ranch Epstein : quand les connexions politiques créent des zones de non-droit pour les puissants

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Des agents du département de Justice fouillent cette semaine le ranch Zorro d’Epstein au Nouveau-Mexique : au moins deux jeunes filles auraient été tuées lors de séances sexuelles violentes sur le domaine, sans qu’aucune enquête n’ait jamais été ouverte.
  • Gouverneur, procureur général, ex-secrétaire à l’Énergie : un réseau de connexions politiques au plus haut niveau de l’État aurait délibérément protégé Epstein pendant des décennies, créant une véritable zone de non-droit autour de son domaine.
  • Des témoins évoquent des expérimentations médicales non consenties sur des mineures dans le cadre d’un projet eugéniste qu’Epstein aurait mis en œuvre concrètement — et non simplement fantasmé.
  • Une commission de vérité dotée de 2,5 millions de dollars tentera de faire la lumière, mais les principaux témoins ont fui, les propriétaires actuels du ranch sont introuvables, et les travaux ne débutent qu’en 2026.

Le ranch Zorro de Jeffrey Epstein, vaste domaine de plus de 3 000 hectares niché dans le désert du Nouveau-Mexique, fait l’objet depuis cette semaine d’une opération d’envergure menée par les autorités de l’État : agents du département de Justice, police d’État et shérif local ont commencé à fouiller méthodiquement la propriété à la recherche de corps. Deux jeunes filles au moins auraient été tuées lors de séances sexuelles violentes sur le domaine, des rumeurs qui circulaient depuis des années sans jamais aboutir à une enquête formelle. Ce moment, tardif, n’en est pas moins historique.

Car ce qui se passe au Nouveau-Mexique n’est pas simplement la continuation d’une affaire criminelle ordinaire. C’est la mise en lumière d’une faillite systémique, celle d’institutions supposées protéger les plus vulnérables et qui ont, pendant des décennies, regardé ailleurs. Jeffrey Epstein n’a jamais été inquiété dans cet État. Il n’y a jamais été poursuivi ni même contraint de s’y enregistrer comme délinquant sexuel, alors même que les accusations s’accumulaient.

Une vérité longtemps étouffée par les puissants

La représentante démocrate Andrea Romero, qui a porté le projet de commission de vérité adopté à l’unanimité par les élus locaux, résume la situation avec une franchise désarmante :

« Nous avons entendu pendant des années des allégations et des rumeurs sur les activités d’Epstein au Nouveau-Mexique, mais malheureusement, les enquêtes fédérales n’ont pas permis de constituer un dossier officiel. »

« Grâce à cette commission vérité, nous pouvons enfin combler les lacunes en enquêtant sur les défaillances qui ont conduit aux terribles allégations d’abus et de crimes au ranch Zorro, afin d’en tirer des leçons et d’empêcher que de telles atrocités ne se reproduisent dans notre État à l’avenir. »

Ce constat est accablant. Des enquêtes fédérales ont existé, et pourtant rien. Le Nouveau-Mexique, lui, n’a même pas ouvert de dossier. Comment expliquer une telle passivité face à un homme dont les agissements étaient documentés par des témoignages, des poursuites dans d’autres États et une notoriété sulfureuse à l’échelle internationale ? La réponse tient en un mot : connexions. Epstein avait acheté le ranch en 1993 à l’ancien gouverneur de l’État, Bruce King. Son successeur démocrate, Bill Richardson, gouverneur, secrétaire à l’Énergie et ambassadeur à l’ONU, était lié à lui par des contributions de campagne et des fréquentations communes.

Richardson a nié tout comportement répréhensible avant de mourir en 2023. Quant à Gary King, procureur général de l’État de 2007 à 2015, il est le fils de l’ancien gouverneur qui avait vendu le ranch à Epstein : des soupçons pèsent sur l’absence d’enquête menée sous son mandat, et il n’a pu être joint pour s’en expliquer.

C’est précisément ce type de réseau, où les relations personnelles, familiales et politiques créent des zones de non-droit pour les puissants, qui nourrit aujourd’hui une défiance profonde dans nos sociétés envers les élites. À tort ou à raison ? En l’occurrence, les faits semblent donner raison aux plus sceptiques.

Les nouvelles allégations qui émergent depuis l’annonce de la commission sont encore plus troublantes. Des témoins affirment avoir été drogués et soumis à des interventions médicales non consenties, prélèvements d’organes reproducteurs et collecte de sperme, dans le cadre d’un projet eugéniste qu’Epstein aurait caressé ouvertement : inséminer des dizaines de femmes avec son propre sperme pour créer une lignée génétiquement « améliorée ». Une enquête du New York Times datant de 2019 avait déjà fait état de ce projet délirant. Aujourd’hui, des témoins affirment qu’il n’est peut-être pas resté à l’état de fantasme.

L’heure des comptes, mais sous quelles conditions ?

Romero elle-même concède que tout cela « semble trop fou pour être vrai ». Mais elle ajoute, avec raison, que cela ne peut plus être ignoré dès lors que des témoins se présentent avec des récits concordants. Parmi eux, une femme aujourd’hui adulte qui affirme avoir subi des expérimentations médicales sur ses organes reproducteurs alors qu’elle était encore en bas âge. Si ces allégations s’avèrent fondées, on ne parle plus seulement de pédocriminalité, déjà abominable, mais d’expérimentation humaine non consentie, crime contre l’humanité dans la terminologie juridique internationale.

La commission de vérité, dotée d’un budget de 2,5 millions de dollars et d’un pouvoir de citation à comparaître, débutera ses travaux en avril 2026 pour une durée d’un an. Elle cherchera notamment à identifier les nouveaux propriétaires du domaine, racheté en 2023 par une société à responsabilité limitée dont l’identité réelle est soigneusement dissimulée, et à retrouver Karen et Brice Gordon, le couple qui gérait le ranch pour Epstein et qui aurait fui aux antipodes, possiblement en Nouvelle-Zélande, après la mort de leur employeur.

Manolito Royal, qui a travaillé dix-sept ans sur la propriété comme agent d’entretien, résume avec une honnêteté saisissante l’atmosphère qui y régnait : des invités présentés comme des mannequins, une injonction implicite à ne pas poser de questions et des noms de visiteurs célèbres qu’il refuse de livrer en invoquant le cinquième amendement de la Constitution américaine. « C’est difficile de dire ce qu’il y a derrière une porte qu’on n’a pas ouverte », dit-il. L’image est juste. Mais elle soulève une question que la commission devra affronter : combien de personnes savaient ou se doutaient et ont délibérément choisi de ne pas ouvrir cette porte ?

Ce qui se joue au Nouveau-Mexique dépasse la seule affaire Epstein. C’est le test de la capacité d’un système institutionnel à se retourner contre l’un des siens, à faire la lumière sur ses propres défaillances et à nommer les complices par omission autant que les auteurs directs. La représentante républicaine Andrea Reeb, ancienne procureure, le dit sans détour : « Le ranch Zorro a terni l’image du Nouveau-Mexique. En tant qu’État, nous n’avons pas fait preuve de suffisamment de vigueur pour comprendre ce qui s’est passé là-bas. » Cette autocritique bipartisane est, en soi, un signal encourageant.

Mais les familles des victimes, connues ou encore anonymes, méritent mieux qu’une commission qui débuterait ses travaux dans un an. Elles méritent des réponses sur ce qui s’est passé, sur qui a permis que cela se produise et sur les raisons pour lesquelles les institutions censées les protéger ont failli. Manolito Royal, l’ancien agent d’entretien, exprime ce sentiment avec une simplicité poignante : « J’aurais aimé que ça sorte quand il était encore en vie. » Il n’est pas le seul.

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