🔥 Les essentiels de cette actualité
- Friend, un pendentif connecté californien, enregistre en permanence les conversations de son porteur… et celles des personnes alentour, sans leur consentement. Une campagne pub a déjà tapissé le métro parisien.
- Face au tollé, la start-up a repoussé son lancement en Europe, invoquant le RGPD — avouant ainsi implicitement que son produit n’est pas légal dans sa forme actuelle sur le Vieux Continent.
- Derrière l’objet, une question bien plus profonde : jusqu’où la société accepte-t-elle de troquer sa vie privée contre l’illusion d’un lien affectif vendu 113 euros autour du cou ?
- Le RGPD a joué son rôle de bouclier — mais une simple mise en conformité de façade suffira-t-elle à sauver un modèle dont le cœur même repose sur l’écoute clandestine ?
Il s’appelait Friend. Le nom était bien choisi : flatteur, rassurant, presque tendre. Ce petit pendentif blanc, commercialisé par une start-up américaine du même nom, promettait d’être votre meilleur compagnon, disponible à toute heure, jamais fatigué, toujours de bonne humeur, ne laissant jamais de vaisselle dans l’évier. La campagne publicitaire qui a tapissé les couloirs du métro parisien ces dernières semaines jouait habilement sur cette corde : la solitude contemporaine, le besoin de lien, l’aspiration à être compris. Derrière la joliesse du concept, une réalité nettement moins poétique : un objet capable d’enregistrer en permanence les conversations de son porteur et de celles des personnes qui l’entourent, sans leur consentement.
La start-up a finalement décidé de reporter la commercialisation du collier au sein de l’Union européenne, invoquant la nécessité de se conformer au Règlement général sur la protection des données. Son directeur général, Avi Schiffmann, a déclaré aux Échos vouloir s’assurer que l’entreprise est « entièrement conforme au RGPD avant d’expédier le pendentif à l’UE ». Voilà qui a le mérite d’être franc : c’est donc que le produit, tel qu’il existe, ne l’est pas encore.
« Nous voulons nous assurer que nous sommes entièrement conformes au RGPD avant d’expédier le pendentif à l’UE, ce sur quoi nous travaillons actuellement avec notre équipe juridique européenne. »
Ce recul, présenté comme une simple précaution technique, est en réalité un aveu. Friend n’était pas commercialisable en Europe dans son état actuel, parce qu’il contrevient aux règles les plus élémentaires de protection de la vie privée. Le produit se souvient, selon les propres termes du site de la start-up, « de tout ce que vous avez dit », et entend « ce qu’il se passe autour d’eux à tout moment ». Autrement dit : non seulement il enregistre son propriétaire, mais il capte aussi les conversations des tiers, amis, collègues, inconnus dans le métro, sans que ces derniers en aient la moindre connaissance. Le député écologiste Jérémie Iordanoff avait d’ailleurs invité la CNIL à ouvrir une instruction, évoquant des soupçons de manquements aux obligations de respect de la vie privée.
Un objet symptomatique d’une époque qui désapprend la pudeur
On pourrait se satisfaire de ce report et passer à autre chose. Mais il faut regarder ce que cet objet révèle de plus profond. Friend n’est pas une anomalie technologique isolée : il est l’aboutissement logique d’une culture numérique qui a progressivement banalisé la surveillance, le partage permanent et la dissolution de la sphère intime. On a d’abord accepté de livrer nos données aux plateformes sociales. Puis nos déplacements aux applications de navigation. Puis nos habitudes d’achat aux algorithmes de recommandation. Friend franchit un nouveau palier : il propose de capter notre vie sonore en temps réel, de transformer l’espace privé de la conversation humaine en matière première pour une intelligence artificielle.
Le pendentif fonctionne grâce à Gemini, l’IA de Google. Ce détail n’est pas anodin. Les conversations captées par Friend ne restent pas dans un tiroir : elles transitent par les serveurs d’une des plus grandes entreprises technologiques américaines. Toute la vie intime du porteur, ses angoisses, ses confidences, ses projets, devient potentiellement une ressource exploitable par une société étrangère. Ce n’est pas de la paranoïa : c’est la description factuelle du fonctionnement du produit.
Que ce collier se soit écoulé à 3 000 exemplaires aux États-Unis dit quelque chose sur l’état d’une société qui a perdu le goût de la pudeur et la conscience de ce que la vie privée représente comme espace de liberté réelle. Que sa campagne publicitaire ait pu s’afficher librement dans le métro parisien, avec des slogans mimant l’intimité affective, interroge également sur les filtres, ou leur absence, qui président à ces choix d’affichage. Les graffitis qui ont dégradé les affiches, eux, disaient quelque chose de plus spontané et de moins conformiste : un réflexe de rejet, une irritation viscérale face à cette promesse d’amitié synthétique vendue 113 euros.
Le RGPD : bouclier réel ou simple obstacle temporaire ?
Le RGPD aura donc, une fois encore, joué son rôle de rempart. C’est à mettre au crédit d’un cadre réglementaire européen qui, quelles que soient les critiques légitimes qu’on peut lui adresser par ailleurs, protège ici concrètement les citoyens contre des produits conçus sans aucune considération pour leur vie privée. La question qui demeure est de savoir si ce report n’est qu’une parenthèse avant une mise en conformité de façade, ou si le produit sera fondamentalement repensé pour respecter le consentement des personnes enregistrées, y compris celles qui ne portent pas le collier.
Car c’est là le nœud gordien : le modèle même de Friend repose sur une captation audio permanente de l’environnement sonore. Sans cette fonctionnalité, le produit perd une partie essentielle de ce qu’il prétend être. On voit mal comment une conformité réelle au RGPD, qui exige un consentement explicite, éclairé et librement donné, pourrait s’accommoder d’un objet qui enregistre des tiers à leur insu dans un café, dans un bureau, dans un couloir de métro. La mise en conformité juridique ne saurait être une simple formalité administrative : elle supposerait une refonte du concept lui-même.
En attendant, Friend devra patienter aux portes de l’Europe. Ce n’est pas rien. Mais ce sursis ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : la question n’est pas seulement réglementaire. Elle est anthropologique. Quel type de rapport à soi, à autrui et au monde sommes-nous en train de construire lorsque nous accueillons, autour du cou, un dispositif d’écoute permanente habillé en compagnon affectif ? La vie privée n’est pas un luxe juridique. C’est la condition même de la liberté intérieure, et sa défense ne devrait pas attendre qu’une start-up californienne daigne consulter son équipe juridique européenne.
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