Argent libyen, réseaux occultes, victimes oubliées : le procès qui hante la République

Argent libyen, réseaux occultes, victimes oubliées : le procès qui hante la République

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Nicolas Sarkozy comparaît en appel pour financement libyen présumé de sa campagne 2007 — une affaire où ses proches collaborateurs ont rencontré un homme condamné en France pour complicité dans un attentat ayant tué 170 personnes.
  • « Accepteriez-vous de dîner avec l’assassin de votre frère ? » : la question d’une sœur de victime du DC-10 d’UTA résonne comme un défi moral que ni la défense ni les juges ne peuvent ignorer.
  • Brice Hortefeux affirme avoir été piégé lors d’une rencontre avec le chef des renseignements de Kadhafi. Une explication difficile à avaler pour la cour, et encore plus pour les familles des victimes françaises.
  • Au-delà du verdict, ce procès soulève une question de fond : comment un futur président de la République a-t-il pu frôler de si près un régime qui avait massacré 54 Français ?

Il y a dans le procès en appel du financement libyen une ironie cruelle que personne ne peut esquiver : voilà un homme qui fut le président de la République française, qui incarna pendant cinq ans la puissance souveraine de l’État et qui se retrouve aujourd’hui à devoir s’expliquer, pendant quatre longues journées d’audience, sur des rencontres secrètes nouées avec le directeur des renseignements d’une dictature étrangère, un homme condamné à perpétuité en France pour sa complicité dans l’attentat du DC-10 d’UTA, qui coûta la vie à 170 personnes dont 54 Français.

Nicolas Sarkozy a choisi la sobriété pour cet acte II judiciaire. Fini les éclats, les dénonciations tonitruantes d’une justice mue par la « haine ». À la barre, mi-mars, il s’est contenté d’une déclaration mesurée : « J’ai fait appel parce que je n’ai commis aucun des faits pour lesquels j’ai été condamné. Je mobiliserai toutes les forces dont je suis capable pour défendre cette vérité profondément ancrée en moi. » Le registre de l’indignation spectaculaire a cédé la place à celui de la conviction intime. Le changement de posture est réel. Mais il ne suffit pas à effacer la gravité de ce qui est instruit.

« Si par malchance, à la place de mon frère, quelqu’un de votre famille proche avait pris ce vol de la compagnie UTA, accepteriez-vous de rencontrer, de dîner, de négocier avec son assassin, le commanditaire de cet attentat ? Je ne pense pas. », Françoise Tenenbaum-Klein, sœur d’une victime du vol UTA 772

Cette phrase, prononcée mercredi à l’audience par Françoise Tenenbaum-Klein, sœur d’une des 170 victimes de l’attentat du DC-10 d’UTA, mérite qu’on s’y arrête. Elle ne relève pas du registre juridique. Elle relève du registre moral. Et c’est précisément parce qu’elle touche à quelque chose d’essentiel, le rapport qu’un dirigeant entretient avec les victimes françaises d’un crime commandité par l’État libyen, qu’elle retentit avec une telle force dans cette enceinte judiciaire.

La question du devoir envers les victimes françaises

Ce que pointe Françoise Tenenbaum-Klein, et que Maryvone Raveneau, veuve du pilote du vol UTA 772, formule autrement en dénonçant un « devoir de mémoire sacrifié sur l’autel des ambitions personnelles », c’est l’existence d’une hiérarchie des obligations qui s’impose à quiconque exerce ou aspire à exercer le pouvoir en France. Avant les calculs électoraux, avant les stratégies de financement de campagne, avant les réseaux d’intermédiaires sulfureux, il y a les morts français et ce qu’on leur doit.

La question n’est pas seulement juridique. Les juges de première instance ont d’ailleurs estimé que le financement libyen de la campagne de 2007 n’était pas établi, en dépit de l’envoi corroboré de 6,5 millions d’euros par Tripoli en 2006. Ce que le tribunal correctionnel a en revanche retenu, c’est que Nicolas Sarkozy avait laissé ses plus proches collaborateurs, Claude Guéant et Brice Hortefeux, démarcher le régime libyen lors de rendez-vous secrets tenus fin 2005, en présence d’Abdallah Senoussi, le chef des renseignements de Khadafi.

Brice Hortefeux, qui s’est exprimé trois jours durant à la barre en appel, maintient que cette rencontre avec Senoussi n’était pas délibérée, qu’elle constituait un « piège » tendu par l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, décédé en septembre 2025. Il affirme également qu’il n’a jamais été mis en garde par les services de l’État français sur le profil de son interlocuteur. Peut-on vraiment accepter sans ciller qu’un proche collaborateur d’un candidat à la présidence de la République ait passé quarante minutes en tête-à-tête avec le chef des services secrets d’une dictature africaine sans que personne, ni lui ni son entourage, ne s’interroge sur les implications d’une telle rencontre ?

L’absence de Claude Guéant à ce procès en appel, déclaré médicalement inapte à comparaître, prive la cour d’un témoignage qui aurait pu être décisif. L’autre prévenu, Éric Woerth, trésorier de la campagne de 2007, s’efforce quant à lui de convaincre la cour que les quelque 35 000 euros en espèces qui ont circulé pendant la campagne provenaient de généreux donateurs anonymes et non de fonds libyens. L’explication n’est pas impossible. Elle n’est pas non plus pleinement satisfaisante.

Ce que ce procès révèle sur l’exercice du pouvoir

Ce qui frappe, à mesure que ce dossier se déroule, c’est moins la question de la culpabilité pénale, que seule la cour d’appel tranchera, que celle des pratiques qui ont rendu possible un tel enchevêtrement. Comment un candidat à la présidence de la République française a-t-il pu se retrouver, même indirectement, dans une relation de proximité avec un régime qui avait assassiné 54 de ses compatriotes ? Comment des collaborateurs de confiance ont-ils pu se retrouver dans le bureau d’un chef des renseignements condamné en France pour complicité d’attentat ?

Ces questions ne sont pas des attaques partisanes. Elles sont la substance même de ce procès. Et elles concernent quelque chose de fondamental : la manière dont ceux qui aspirent à représenter la France, à parler en son nom et à défendre ses intérêts se comportent dans les coulisses de la conquête du pouvoir. La souveraineté n’est pas seulement un mot d’ordre ; elle est une exigence de cohérence entre les discours et les actes, entre les valeurs proclamées et les compromissions acceptées.

Les familles des victimes de l’attentat du DC-10 d’UTA ont exprimé leur colère mercredi devant la cour. Cette colère est légitime. Elle n’est pas seulement le cri du deuil ; elle est aussi la revendication d’une forme de dignité que l’État français doit à ceux qu’il n’a pas su protéger. Le procès qui s’ouvre pour Nicolas Sarkozy n’est pas seulement le sien. Il est aussi, d’une certaine façon, celui d’une époque et de ses arrangements.

IMPORTANT - À lire

Ce que révèle le procès Sarkozy dépasse le seul verdict. Derrière les audiences, c'est tout un système de pouvoir, de compromissions et de diplomatie secrète qui se dévoile.

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