🔥 Les essentiels de cette actualité
- Patrick Cohen affirme sur RMC que CNews serait « hors-la-loi » faute de pluralisme — mais omet soigneusement d’en détailler les raisons juridiques, transformant une sentence en argument.
- Le journaliste de France Inter donne des leçons de pluralisme à CNews, alors que son propre média, financé par le contribuable, est bien plus strictement astreint à cette obligation réglementaire.
- Qui sont les vrais « gardiens du réel » ? Cohen divise le paysage médiatique entre vertueux et menteurs — une grille idéologique qui explique pourquoi tant de Français se détournent des médias de référence.
- Quand des députés osent interroger l’audiovisuel public sur ses choix éditoriaux, Cohen crie à l’« ingérence inédite ». Mais indépendance éditoriale ne signifie pas absence de tout contrôle démocratique.
Patrick Cohen est venu sur RMC expliquer, avec la sérénité de celui qui se croit au-dessus du débat, que CNews serait « hors-la-loi ». L’argument juridique invoqué est précis : la loi de 1986 imposerait un pluralisme interne à chaque chaîne de télévision, règle que CNews ne respecterait pas. Pour preuve, l’éditorialiste de France Inter cite les débats dominicaux de la chaîne, où Julien Dray et Gilles-William Goldnadel seraient, selon lui, « d’accord sur tout ». C’est une affirmation contestable, Barbara Lefebvre l’a d’ailleurs contestée sur le plateau même en citant des divergences documentées entre les deux hommes sur des sujets aussi variés que le conflit en Iran, les carburants ou la question sociale. Mais passons sur la solidité de l’exemple. C’est la posture globale qui mérite qu’on s’y arrête.
Car il y a quelque chose de proprement vertigineux à entendre un journaliste de France Inter, institution financée par le contribuable et tenue par des obligations réglementaires de pluralisme particulièrement strictes, distribuer des brevets de légalité au reste du paysage audiovisuel. Gilles-William Goldnadel l’a dit sans détour sur X : « J’ai du mal à supporter une leçon de maintien en matière de pluralisme de la part de M. Cohen qui travaille sur une chaîne de service public infiniment plus astreinte réglementairement au pluralisme que nous, et qui le viole chaque jour qui avec ses journalistes gauchistes, qui avec ses humoristes à sens inique. » On peut trouver la formulation abrupte. Elle n’en pose pas moins une question que Patrick Cohen esquive soigneusement.
« Je pense que CNews est hors-la-loi. La loi de 86 prévoit un pluralisme interne dans chaque chaîne de télévision. Cette loi de 86, aujourd’hui, pour tout un tas de raisons que je ne détaillerai pas, n’est pas respectée par CNews. »
Notez le « que je ne détaillerai pas ». C’est là que l’argument se dérobe. Affirmer qu’une loi est violée sans daigner exposer les raisons juridiques précises de cette violation, c’est moins une démonstration qu’une sentence. Patrick Cohen ne cite pas de décision du Conseil d’État, pas de mise en demeure formelle de l’Arcom, pas de jurisprudence établie. Il formule un jugement, l’habille d’un vocabulaire juridique et l’offre à l’opinion comme un fait établi. C’est précisément ce qu’un journaliste exigeant devrait éviter.
Le procès du pluralisme par ceux qui en ont le monopole supposé
Sur le fond, la question du pluralisme dans l’audiovisuel français est légitime et mérite d’être posée pour l’ensemble des acteurs, sans exception. Mais Patrick Cohen construit sa démonstration sur une dissymétrie commode : d’un côté, des médias qui « cherchent à s’approcher du réel » et « à respecter les faits », dans lesquels il se range lui-même sans modestie excessive ; de l’autre, des médias qui « produisent des vérités alternatives ». Le premier groupe n’est pas nommé explicitement mais le lecteur comprend sans peine qu’il s’agit du service public et de ses proches alliés. Le second désigne CNews et, par extension, tout ce qui s’écarte de la ligne éditoriale dominante.
Ce partage du monde médiatique entre vertueux gardiens du réel et producteurs de mensonges est une grille de lecture idéologique, pas une analyse. Elle suppose que la vérité a une adresse connue et que cette adresse se trouve du côté des journalistes qui partagent les mêmes présupposés. C’est une pétition de principe, pas un argument. Et c’est précisément ce type de raisonnement circulaire qui alimente la défiance croissante d’une large partie des Français à l’égard des médias dits « de référence ».
Patrick Cohen a aussi profité de cette intervention pour dénoncer la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, y voyant une « ingérence inédite » des politiques dans les choix éditoriaux des journalistes. Il a regretté que des députés élus puissent interroger des journalistes sur « leurs choix dans leurs éditos ». On peut comprendre le souci de l’indépendance éditoriale. Mais il y a une tension que Cohen ne résout pas : comment des institutions financées par l’argent public pourraient-elles être totalement soustraites à tout contrôle démocratique ? L’indépendance éditoriale n’est pas l’irresponsabilité. Un élu de la République qui questionne l’usage des fonds publics dans un média public n’est pas, par définition, un censeur.
Joseph Macé-Scaron a, sur le plateau de CNews, invité Patrick Cohen à « aller voir ce qui se passe ailleurs que dans la capitale ». La formule touche juste. Il existe en France un écart croissant entre les certitudes éditoriales de ceux qui animent les grandes émissions parisiennes et la perception qu’ont des millions de Français du traitement qui leur est réservé par ces mêmes médias. Ce n’est pas un fantasme complotiste : c’est un fait sociologique documenté par des enquêtes répétées sur la confiance dans les médias. Traiter cet écart par le mépris, ou par l’accusation juridique, ne le fait pas disparaître. Il l’aggrave.
Le vrai débat sur le pluralisme audiovisuel français ne se résoudra pas en désignant un bouc émissaire réglementaire. Il suppose une exigence symétrique : appliquer les mêmes critères à tous, du service public aux chaînes privées, sans que les uns se posent en juges des autres. Patrick Cohen n’est pas qualifié pour être l’arbitre de ce débat. Pas parce qu’il serait de mauvaise foi, mais parce qu’il en est, qu’il le veuille ou non, l’un des acteurs.
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