Davos rattrapé par l’affaire Epstein : l’entre-soi des élites mis à nu

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🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Børge Brende, président du Forum de Davos, vient de démissionner : il avait dîné trois fois avec Jeffrey Epstein, le célèbre prédateur sexuel américain, en le prenant pour un simple « investisseur ».
  • Ces élites qui dictent aux nations leurs politiques migratoires, énergétiques et morales fréquentaient sans sourciller un homme dont le business model reposait sur l’exploitation sexuelle d’adolescentes.
  • Une enquête interne expédiée en quelques semaines, un non-lieu discret : qui contrôle vraiment ces organisations supranationales qu’aucun citoyen n’a élues et qu’aucun parlement ne supervise ?
  • Après Klaus Schwab, c’est Brende qui tombe : deux dirigeants successifs contraints au départ en moins de deux ans. Le symbole dit quelque chose de la décomposition d’un certain ordre mondial.

La démission de Børge Brende de la présidence du Forum économique mondial, jeudi, ne surprendra que ceux qui persistent à croire que les élites mondialisées incarnent naturellement l’exemplarité morale qu’elles prétendent imposer au reste du monde. L’ancien ministre norvégien des Affaires étrangères, qui dirigeait depuis 2017 cette organisation réunissant chaque année, dans la station huppée de Davos, le gotha de la finance internationale et de la diplomatie planétaire, quitte ses fonctions après la révélation de ses liens avec Jeffrey Epstein.

Les faits sont désormais établis : une centaine de SMS et de courriels échangés, trois dîners partagés avec un homme accusé d’avoir exploité sexuellement plus de mille jeunes femmes, dont des mineures. L’intéressé assure n’avoir « pas eu conscience du passé et activités criminelles » d’Epstein, présenté comme « un investisseur américain » lors de leur première rencontre, en 2018. L’enquête interne, refermée aussi vite qu’ouverte, n’aurait « pas soulevé de préoccupations supplémentaires ».

« Après mûre réflexion, j’ai décidé de quitter mes fonctions. Je suis convaincu que le Forum peut désormais poursuivre son important travail sans distraction. »

Une « distraction ». Le mot est savoureux. Il résume à lui seul l’univers mental de ces cercles où l’on côtoie des criminels notoires sans jamais s’en apercevoir, où l’on dîne trois fois avec un délinquant sexuel multirécidiviste en le prenant pour un simple « investisseur », où l’on échange des dizaines de messages avec un homme dont la réputation sulfureuse était pourtant un secret de Polichinelle dans les milieux financiers new-yorkais depuis le début des années 2000. Jeffrey Epstein avait d’ailleurs déjà plaidé coupable en 2008 pour des faits de sollicitation de prostitution impliquant une mineure. Dix ans plus tard, le patron de Davos ne savait toujours rien.

L’entre-soi des « élites » mondialisées

Cette affaire éclaire d’une lumière crue la nature profonde du Forum économique mondial. Derrière les discours lénifiants sur le « capitalisme responsable », la « transition écologique » ou la « gouvernance mondiale », se cache une réalité plus prosaïque : un club fermé où se retrouvent les puissants de ce monde, à l’abri des regards et des contrôles démocratiques, dans une station de ski suisse dont le commun des mortels ne verra jamais les pistes.

Ces mêmes élites qui prétendent dicter aux nations leur politique migratoire, énergétique, sanitaire ou économique, et qui multiplient les leçons de morale sur l’inclusivité et les droits des femmes, fréquentaient donc sans sourciller un homme dont le « business model » reposait sur l’exploitation sexuelle d’adolescentes. L’enquête interne, confiée à un « conseil externe » dont on ignore tout, s’est conclue en quelques semaines par un non-lieu. Qui s’en étonnera ? Ces organisations supranationales ont depuis longtemps appris à s’autoréguler, c’est-à-dire à s’auto-absoudre.

Il ne s’agit pas ici de condamner sans preuves. Les documents mis en ligne par le Département américain de la justice ne démontrent pas que Børge Brende ait participé aux crimes d’Epstein ou en ait eu connaissance. Mais ils révèlent, à tout le moins, une troublante proximité, et surtout une capacité d’aveuglement volontaire qui interroge. Comment un ancien ministre des Affaires étrangères, rompu aux arcanes de la diplomatie internationale, peut-il fréquenter à trois reprises un individu aussi sulfureux sans que ses services ne l’alertent ? La question mérite d’être posée.

Elle en appelle une autre, plus fondamentale : qui contrôle les contrôleurs ? Le Forum économique mondial n’est pas une institution démocratique. Aucun citoyen ne l’a élu. Aucun parlement ne le supervise. Pourtant, ses recommandations pèsent lourd dans les orientations politiques des gouvernements occidentaux, y compris en France. Emmanuel Macron s’y rend chaque année en pèlerinage, comme ses prédécesseurs. Les ministres français y paradent, côtoyant milliardaires, directeurs de fonds d’investissement et patrons de multinationales, dans une atmosphère feutrée où se décident, loin des peuples, les grandes orientations du monde de demain.

Une institution déjà fragilisée

La démission de Brende intervient à peine un an après celle de Klaus Schwab, le fondateur historique du Forum. L’économiste allemand, qui avait créé l’organisation en 1971, avait lui aussi fait l’objet d’une enquête interne, à la suite d’accusations de lanceurs d’alerte anonymes l’accusant d’avoir mélangé ses affaires personnelles avec les ressources du Forum. Blanchi par l’enquête, qui n’avait trouvé « aucune preuve de faute grave », il avait néanmoins quitté ses fonctions.

Deux dirigeants successifs contraints au départ en moins de deux ans, tous deux rattrapés par des accusations embarrassantes : le symbole est éloquent. Il dit quelque chose de la décomposition d’un certain ordre mondial, celui qui s’est construit après la chute du mur de Berlin, sur la promesse d’une « fin de l’histoire » et d’une gouvernance globale pacifiée. Trente ans plus tard, cet ordre vacille. Les peuples se rebellent contre des élites qu’ils perçoivent, à tort ou à raison, comme déconnectées de leurs préoccupations et de leurs valeurs.

Les Américains ont réélu Donald Trump, pourfendeur assumé du « système » et des organisations internationales. Les Britanniques ont choisi le Brexit. Les Italiens ont porté au pouvoir Giorgia Meloni. Partout en Europe, les mouvements souverainistes et conservateurs progressent, portés par une défiance croissante envers ces institutions supranationales qui prétendent façonner l’avenir des nations sans leur demander leur avis.

L’affaire Brende ne fera pas s’effondrer le Forum de Davos. L’organisation trouvera un nouveau président, continuera de réunir chaque hiver les puissants de la planète et poursuivra son « important travail » comme si de rien n’était. Mais elle ajoute une pierre à l’édifice de la défiance. Elle rappelle que ces élites mondialisées, si promptes à donner des leçons aux peuples, ne s’appliquent pas toujours à elles-mêmes les principes qu’elles professent.

Pour la France, l’enseignement devrait être limpide : notre destin ne peut dépendre d’organisations opaques, dirigées par des hommes dont on découvre après coup qu’ils dînaient avec des criminels sexuels. La souveraineté nationale n’est pas un repli frileux, c’est la condition de la démocratie. Car, au moins, les dirigeants élus par le peuple peuvent être jugés, sanctionnés, révoqués par ce même peuple. Les patrons de Davos, eux, ne rendent de comptes qu’à leurs pairs, et l’on voit aujourd’hui ce que valent ces comptes-là.

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