Syrie : Lafarge, l’argent et Daech, autopsie d’un choix industriel aux conséquences mortelles

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🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Le tribunal correctionnel de Paris a condamné Lafarge pour financement du terrorisme, une première en France pour une multinationale, après avoir établi que le groupe avait versé 5,6 millions d’euros à des organisations jihadistes, dont l’État islamique, entre 2013 et 2014.
  • L’ancien PDG Bruno Lafont écope de six ans de prison avec incarcération immédiate, tandis que sept autres anciens cadres sont condamnés à des peines allant de 18 mois à 7 ans, et le groupe à une amende totale dépassant 5,6 millions d’euros.
  • La présidente du tribunal a qualifié la relation entre Lafarge et l’EI de « véritable partenariat commercial », rejetant l’argument de la défense selon lequel les paiements auraient constitué un racket subi sous la contrainte.
  • L’article souligne que le tribunal a établi un lien causal entre ces financements et la capacité opérationnelle de l’EI à commettre des attentats en Europe, ce qui a conduit des victimes du 13 novembre 2015 à se constituer parties civiles.
  • À partir de quel moment la survie d’un actif économique cesse-t-elle de justifier des compromis financiers avec des groupes armés responsables d’attaques contre des civils ?

La condamnation de Lafarge par le tribunal correctionnel de Paris constitue une décision judiciaire d’une portée rare. Pour la première fois en France, une multinationale est reconnue coupable de financement du terrorisme, non par idéologie ni par adhésion à une cause, mais par pur calcul économique. C’est précisément cette banalité du motif qui rend l’affaire à la fois dérangeante et instructive.

Les faits sont établis par le tribunal avec une précision documentaire. Entre 2013 et 2014, Lafarge a versé environ 5,6 millions d’euros à trois organisations jihadistes, dont l’État islamique, via un intermédiaire syrien nommé Firas Tlass. L’objectif était de maintenir en activité la cimenterie de Jalabiya, un investissement de 680 millions d’euros, alors que la Syrie s’enfonçait dans la guerre civile et que toutes les autres multinationales avaient déjà quitté le pays. Ces paiements finançaient l’achat d’hydrocarbures, de matières premières et de « droits de passage » aux checkpoints jihadistes.

« Cette modalité de financement des organisations terroristes, et à titre principal de l’EI, a été essentielle comme participant à la mainmise de l’organisation terroriste sur les ressources naturelles de Syrie, lui ayant permis de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l’extérieur, notamment en Europe. »

Ces mots de la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez, doivent être pesés avec soin. Le tribunal ne se contente pas d’affirmer que Lafarge a financé une organisation terroriste. Il établit un lien causal : ces fonds ont contribué à la capacité opérationnelle de l’EI, y compris pour des attentats commis hors de Syrie. C’est pourquoi des victimes du 13 novembre se sont constituées parties civiles dans cette affaire, la considérant comme l’un des « rouages » de la chaîne ayant conduit aux massacres de novembre 2015.

La logique d’une décision impossible

La défense n’a pas nié les faits. Elle les a inscrits dans une rhétorique du moindre mal. Christian Herrault, condamné à cinq ans d’emprisonnement avec incarcération immédiate, a résumé devant le tribunal la position des dirigeants de l’époque : « On peut se laver les mains et partir, mais que seraient devenus les salariés de l’usine si nous étions partis ? On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire. »

Cet argument mérite d’être pris au sérieux avant d’être examiné. Il est vrai que la décision de rester dans une zone de guerre impliquait une responsabilité réelle envers environ un millier d’employés. Il est également vrai que Bruno Pescheux, directeur de la filiale syrienne jusqu’en 2014, évoque une conviction sincère, largement partagée à l’époque : celle d’un conflit bref. « Il y avait cette conviction que la guerre n’allait pas durer. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas certaines décisions qui ont été prises », a-t-il expliqué.

Mais le tribunal a balayé cette ligne de défense par une observation factuelle décisive : les échanges internes de Lafarge ne faisaient pas état d’un « racket » subi sous la contrainte, comme l’affirmaient les prévenus, mais bien de « négociations » et d’« accords », une nuance qui transforme une posture de victime en posture de partenaire commercial. La présidente du tribunal a d’ailleurs explicitement qualifié la relation entre Lafarge et l’EI de « véritable partenariat commercial ».

L’épilogue dit tout : malgré les millions versés, Lafarge a dû évacuer précipitamment la cimenterie de Jalabiya le 18 septembre 2014. Le lendemain, le site tombait aux mains des jihadistes. Les paiements n’ont pas sauvé l’usine. Ils n’ont pas non plus protégé durablement les employés. Ils ont simplement retardé l’inévitable, tout en alimentant la trésorerie d’une organisation qui planifiait des massacres en Europe.

Ce que révèle la sanction

Les peines prononcées sont sévères. L’ancien PDG Bruno Lafont est condamné à six ans de prison avec incarcération immédiate. Sept autres anciens cadres écopent de peines allant de 18 mois à 7 ans. Le groupe lui-même, désormais intégré au suisse Holcim, est condamné à une amende de 1,125 million d’euros pour financement du terrorisme, assortie d’une amende douanière de 4,57 millions d’euros pour violation des sanctions financières internationales.

Ces montants paraissent dérisoires au regard du chiffre d’affaires d’un groupe de cette taille. Mais la condamnation pénale elle-même, la mise en cause nominative des dirigeants, et surtout la qualification retenue, le financement du terrorisme, produisent un effet de signal qui dépasse largement la seule sanction financière.

Ce jugement pose en effet une question structurelle aux entreprises opérant dans des zones de conflit : à partir de quel moment la survie d’un actif économique cesse-t-elle de justifier des compromis avec des acteurs armés non étatiques ? Les procureures du Pnat ont elles-mêmes reconnu « l’absence totale d’adhésion à l’idéologie jihadiste » des prévenus. Ce n’est pas la conviction qui était en cause, mais la décision, et ses conséquences sur des tiers, dont certains sont morts un soir de novembre 2015 à Paris.

Lafarge a annoncé faire appel. Le débat judiciaire n’est donc pas clos. Mais quel que soit le sort de ce recours, la décision du tribunal correctionnel de Paris a déjà tracé une ligne : le calcul économique, fût-il présenté comme une responsabilité sociale envers les salariés, ne constitue pas un blanc-seing pour financer ceux qui font la guerre aux civils.

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Source : epochtimes.fr

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