🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le PER séduit 13 millions de Français avec 141 milliards d’euros d’encours et une croissance de 19%, révélant un manque de confiance dans les retraites publiques traditionnelles.
- 72% des actifs doutent que les pensions suffisent pour un niveau de vie décent, exposant les failles d’un système de répartition en crise démographique et économique.
- Ce succès du PER souligne une injustice générationnelle où les baby-boomers ont bénéficié d’un système généreux, laissant les jeunes dépendre de l’épargne individuelle.
- Les gouvernements encouragent la capitalisation tout en ignorant les réformes profondes, incitant à questionner si ce modèle social est viable pour l’avenir.
Près de 13 millions de Français ont, en 2025, décidé de prendre leur destin financier en main en souscrivant un Plan d’épargne retraite (PER). Avec 141,1 milliards d’euros d’encours et une croissance de 19 %, ce dispositif ne cesse de prospérer. Faut-il s’en réjouir comme d’un sursaut de responsabilité individuelle, ou y voir l’aveu d’un système de retraite par répartition à bout de souffle ? La réponse se trouve peut-être dans la question que se posent 72 % des actifs français, selon le Cercle de l’Épargne : non, les pensions ne suffiront pas à garantir un niveau de vie décent.
Ce chiffre, à lui seul, constitue un réquisitoire silencieux contre des décennies de promesses non tenues. Depuis la création de la Sécurité sociale en 1945, le contrat générationnel reposait sur un principe simple : les actifs financent les retraités et, demain, leurs enfants feront de même pour eux. Ce pacte supposait une démographie vigoureuse et une économie florissante. Nous n’avons plus ni l’une ni l’autre. Plutôt que d’affronter cette réalité avec courage, les gouvernements successifs ont préféré les rustines, les reports marginaux de l’âge légal, les commissions d’experts et les grandes concertations qui n’accouchent que de souris.
« Les débats récurrents sur l’équilibre des régimes de retraite alimentent cette perception et renforcent l’attrait des dispositifs d’épargne individuelle. »
Philippe Crevel, président du Cercle de l’Épargne, a le mérite de nommer les choses. Ce que les Français perçoivent n’est pas une défiance irrationnelle, mais une lecture lucide des signaux envoyés par un système qui craque de toutes parts. Lorsque l’État lui-même encourage la capitalisation par des avantages fiscaux attractifs, il reconnaît implicitement que la répartition ne suffira plus. Le PER n’est plus un simple complément : il devient, pour beaucoup, une assurance contre une faillite annoncée.
L’individualisation forcée d’un risque collectif
Il y a quelque chose de profondément troublant dans ce transfert de responsabilité. La retraite par répartition était l’expression d’une solidarité nationale, d’un lien entre les générations, d’une France qui prenait soin de ses anciens parce qu’ils avaient contribué à bâtir le pays. Cette vision correspondait à une certaine idée de la nation comme communauté de destin, où l’on ne laissait pas les siens au bord du chemin.
Le succès du PER raconte une autre histoire : celle d’une société où chacun doit désormais se débrouiller seul face aux aléas de la vie. Les plus prévoyants, les mieux informés, ceux qui disposent de revenus suffisants pour épargner constitueront un capital. Les autres, les précaires, les travailleurs modestes, ceux dont la carrière aura été hachée, devront se contenter de pensions de misère. Est-ce vraiment le modèle social que nous voulons léguer à nos enfants ?
Certes, la responsabilité individuelle est une vertu cardinale que nous défendons. Prévoir, anticiper, transmettre un patrimoine à ses descendants : voilà des réflexes sains que les Français avaient perdus sous l’effet d’un État-providence hypertrophié. Mais cette responsabilité ne peut s’exercer que dans un cadre où l’État remplit d’abord ses obligations fondamentales. Or ce même État, qui encourage aujourd’hui l’épargne-retraite, est celui qui a laissé filer les déficits, qui n’a jamais eu le courage de réformer en profondeur les régimes spéciaux et qui a accepté que le rapport cotisants-retraités se dégrade inexorablement.
Le PER prospère sur les ruines d’un système que nos dirigeants n’ont pas su ou pas voulu sauver. Bercy a même le culot de se féliciter que ces 141 milliards contribuent au « financement des entreprises » et aux « objectifs du rapport Draghi ». Autrement dit, l’épargne des Français inquiets pour leur retraite servira à financer l’économie européenne. On appréciera la cohérence d’un discours qui invoque la souveraineté économique tout en fléchant l’argent des épargnants vers des objectifs supranationaux.
Une question de justice entre générations
Le véritable scandale, que personne n’ose formuler clairement, est celui de l’injustice générationnelle. Les baby-boomers auront bénéficié du meilleur des deux mondes : des pensions généreuses financées par la répartition et, pour certains, les fruits d’une capitalisation complémentaire dans un contexte de croissance. Les générations suivantes héritent d’un système exsangue, d’une dette publique colossale de plus de 3 000 milliards d’euros et de l’injonction à épargner individuellement pour compenser ce que la collectivité ne pourra plus leur offrir.
Cette situation n’est pas une fatalité démographique. Elle est le fruit de choix politiques assumés depuis quarante ans : refus de faire de la natalité une priorité nationale, immigration massive présentée comme solution au vieillissement mais n’ayant jamais rééquilibré les comptes sociaux, fuite en avant dans l’endettement pour éviter d’arbitrer. Emmanuel Macron et ses prédécesseurs ont tous reculé devant l’ampleur du chantier, préférant des réformes paramétriques à une véritable refondation du système.
La comparaison internationale est cruelle. Les pays scandinaves ont su bâtir des systèmes mixtes équilibrés. La Suisse combine trois piliers, étatique, professionnel et individuel, avec une clarté que nous n’avons jamais eue. L’Allemagne a engagé des réformes courageuses sous Schröder. La France, elle, navigue à vue, encourageant la capitalisation d’une main tout en jurant de l’autre que la répartition reste le socle intangible de notre modèle social.
Cette hypocrisie a un coût : la défiance. Les jeunes actifs qui souscrivent massivement un PER ne le font pas par adhésion enthousiaste à la capitalisation. Ils le font parce qu’ils ne croient plus aux promesses d’un système qui leur demande de cotiser toujours davantage pour des droits toujours plus incertains. Selon l’enquête du Cercle de l’Épargne, cette défiance est désormais majoritaire. Elle mine le consentement à l’impôt et à la solidarité nationale.
Pour restaurer la confiance, il faudrait un discours de vérité que nos élites se refusent à tenir. Oui, la répartition seule ne suffira plus. Oui, il faut encourager l’épargne-retraite complémentaire. Mais il faut également garantir un socle de pension décent à ceux qui ont travaillé toute leur vie. Cela suppose des choix douloureux : reculer encore l’âge de départ, supprimer définitivement les régimes spéciaux, aligner le public sur le privé et, peut-être, repenser notre politique familiale pour relancer la natalité française.
En attendant ce sursaut qui ne vient pas, 13 millions de Français font ce que tout esprit prévoyant ferait à leur place : ils se préparent au pire. Le PER n’est pas un succès. C’est un symptôme, celui d’une nation qui n’a plus confiance en elle-même pour honorer ses engagements envers ses propres enfants.
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