Grande distribution : comment la guerre des prix fragilise notre souveraineté alimentaire

La guerre des prix entre distributeurs et industriels fragilise les agriculteurs et menace la souveraineté alimentaire française

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • La grande distribution impose une guerre des prix aux agriculteurs, forçant des baisses malgré des coûts en hausse pour les producteurs, menaçant leur survie.
  • Annie Genevard accuse les distributeurs de « chantage mortifère », provoquant des réactions indignées et des boycotts de réunions officielles.
  • Les marges des industriels agroalimentaires s’effondrent à moins de 3,5 %, poussant vers des délocalisations et la perte de souveraineté alimentaire française.
  • Face à cette crise, il faut une politique forte pour valoriser l’origine France et promouvoir les circuits courts pour l’avenir.

Voilà le spectacle auquel nous assistons chaque année à la même époque : industriels de l’agroalimentaire et géants de la grande distribution s’affrontent dans une guerre de tranchées tarifaire, tandis que les agriculteurs français observent, impuissants, depuis leurs exploitations en difficulté. Cette année, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a eu le courage de nommer les choses : elle a dénoncé un « chantage mortifère » exercé par les distributeurs sur les fabricants. Réaction immédiate des enseignes : boycott des réunions de suivi, politique de la chaise vide, indignation théâtrale. On croirait assister à une pièce de boulevard si les enjeux n’étaient pas si graves pour notre souveraineté alimentaire.

La ministre a osé dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas depuis des décennies. En accusant la grande distribution d’exercer une pression destructrice sur l’ensemble de la chaîne alimentaire, elle a touché un nerf sensible. La réponse de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) est révélatrice : plutôt que de répondre sur le fond, elle préfère claquer la porte en dénonçant des propos « réducteurs et caricaturaux ».

« Les conditions minimales d’un échange respectueux et impartial [ne sont] pas réunies. »

On appréciera l’ironie : ceux qui menacent de retirer des produits des rayons pour arracher des baisses de prix se plaignent d’un manque de respect. Le procédé est connu. Un industriel se voit signifier, à quinze jours de l’échéance, que sur ses soixante références, trente seront déréférencées s’il ne cède pas. Ce n’est pas une généralité, concèdent les experts, mais c’est une pratique suffisamment fréquente pour constituer une arme de négociation redoutable. Lactalis en a fait l’amère expérience en janvier dernier face à une centrale d’achat européenne.

La grande distribution, juge et partie

Il faut comprendre la mécanique à l’œuvre pour saisir l’ampleur du problème. Avec une inflation ramenée à 0,3 % en janvier, selon l’Insee, les grandes enseignes exigent des baisses de tarifs. Leur argument ? Répercuter la désinflation au bénéfice du consommateur. L’intention semble louable. Mais la réalité est plus complexe. Les coûts de production des industriels, eux, ne baissent pas nécessairement. L’énergie, le transport, la main-d’œuvre : autant de postes qui ne suivent pas la courbe descendante de l’inflation. Certaines filières, comme celle du bœuf, connaissent même une hausse significative de leurs coûts en raison de la raréfaction du produit.

Les lois Egalim avaient pourtant sanctuarisé le prix de la matière première agricole afin de protéger les revenus des producteurs. Une avancée que nous avions saluée en son temps. Mais cette sanctuarisation a un effet pervers : elle concentre toute la pression sur les marges industrielles. Or, ces marges sont déjà faméliques. La Fédération des entreprises privées du secteur laitier annonce une marge nette de 1,1 % en 2024. La charcuterie affiche 2 %. L’ensemble de l’agro-industrie plafonne à 3,5 %. Où veut-on encore rogner ?

Michel-Édouard Leclerc assurait en décembre sur France Inter que « l’agriculture française n’est pas concernée par la pression » exercée par son enseigne. Arithmétiquement, c’est peut-être vrai à court terme. Mais économiquement, c’est une mystification. Quand l’industriel voit sa marge laminée année après année, il finit par répercuter cette pression sur ses fournisseurs, les agriculteurs, ou par délocaliser sa production. Dans les deux cas, c’est la France qui perd.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la destruction méthodique du tissu industriel alimentaire français. L’Association nationale des industries alimentaires (Ania) ne dit pas autre chose lorsqu’elle accuse la grande distribution de « détruire » ce tissu en tirant perpétuellement les prix vers le bas. Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, a beau qualifier ces propos de « pas totalement responsables », les chiffres sont têtus. Les PME agroalimentaires françaises ferment, délocalisent ou se font racheter par des groupes étrangers moins regardants sur l’origine des matières premières.

Reprendre le contrôle de notre alimentation

Le consultant Philippe Goetzmann rappelle à juste titre que les négociations commerciales n’ont « pas de rapport avec la crise agricole », laquelle relève de « problématiques très profondes et structurelles ». Il a raison sur le diagnostic, mais cette distinction ne doit pas servir d’alibi. Les deux phénomènes sont liés par un fil rouge : l’abandon progressif de notre souveraineté alimentaire au profit d’une logique de prix bas à tout prix.

Nous avons collectivement accepté un modèle où le consommateur roi se voit offrir des produits toujours moins chers, sans se demander qui paie la différence. La réponse est simple : ce sont les agriculteurs français qui se suicident à un rythme alarmant, les ouvriers des usines agroalimentaires qui perdent leur emploi, les territoires ruraux qui se désertifient. Le prix bas en rayon masque un coût social et national exorbitant.

La grande distribution n’est pas seule responsable. Elle répond à une demande, celle d’un consommateur formaté par des décennies de guerre des prix. Mais elle dispose d’un pouvoir de marché considérable, qu’elle utilise sans état d’âme. Cinq centrales d’achat contrôlent l’essentiel de l’approvisionnement des supermarchés français. Face à cette concentration, les industriels, et a fortiori les agriculteurs, négocient en position de faiblesse structurelle.

L’amende de plus de 33 millions d’euros infligée à Eurelec, la centrale d’achat européenne d’E.Leclerc, pour non-respect des délais légaux, montre que l’État dispose d’outils de régulation. Encore faut-il avoir la volonté politique de les utiliser systématiquement. La prise de position d’Annie Genevard, aussi maladroite soit-elle dans la forme, témoigne d’une prise de conscience salutaire. Elle rompt avec la pusillanimité habituelle des ministres face aux mastodontes de la distribution.

Les négociations s’achèveront le 1er mars, en plein Salon de l’agriculture. Le symbole est cruel. Pendant que les Français viendront caresser des vaches et célébrer notre terroir, les derniers arbitrages se feront dans des bureaux feutrés, loin des caméras. Avec seulement 45 % de contrats signés pour l’ensemble des entreprises agroalimentaires, contre 65 % pour les seules TPE-PME, le bras de fer est loin d’être terminé.

Il serait temps que la France se dote d’une véritable politique de souveraineté alimentaire, qui ne se limite pas à des lois aux effets incertains, comme Egalim. Cela suppose de repenser la concentration du secteur de la distribution, de favoriser les circuits courts, de valoriser l’origine France dans les achats publics et d’assumer un patriotisme économique que nos voisins pratiquent sans complexe. L’alimentation n’est pas une marchandise comme les autres. Elle touche à notre santé, à nos paysages, à notre indépendance. La brader au nom du pouvoir d’achat immédiat, c’est hypothéquer notre avenir collectif.

IMPORTANT - À lire

Cette bataille entre grande distribution et agriculteurs révèle une réalité plus vaste : la perte progressive de notre souveraineté économique. Chaque mois, notre revue décortique ces enjeux géopolitiques et économiques qui façonnent notre avenir, bien au-delà des simples négociations commerciales.

Pour comprendre comment la France perd le contrôle de son destin alimentaire et économique, découvrez nos analyses approfondies en version papier. Une revue pensée pour ceux qui refusent les explications superficielles et veulent saisir les véritables enjeux de notre époque.

Previous Article

Crédit, prix, normes : comment la propriété se referme sur les classes moyennes

Next Article

Affaire Deranque : quand la violence politique vient de la gauche, les gardiens de la démocratie se taisent