« Cela fera chuter l’économie mondiale » : le ministre qatari de l’Énergie alerte sur le chaos au détroit d’Ormuz

« Cela fera chuter l’économie mondiale » : le ministre qatari de l’Énergie alerte sur le chaos au détroit d’Ormuz

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • L’opération militaire américano-israélienne « Epic Fury » contre l’Iran a paralysé le détroit d’Ormuz : le Brent s’envole de plus de 21 % en une semaine, avec un baril à 100 dollars déjà évoqué par Goldman Sachs.
  • Le Qatar, deuxième producteur mondial de GNL, a déclaré la force majeure après des frappes sur ses installations : un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz a temporairement disparu des marchés.
  • La France, qui importe la quasi-totalité de son pétrole, paie le prix fort d’une dépendance énergétique cultivée depuis des décennies — sans être directement partie prenante du conflit.
  • Les contrats à terme sur le diesel ont bondi de 40 % en une semaine. Ménages, transporteurs, agriculteurs : qui absorbera le choc, et la France a-t-elle encore des leviers pour réagir ?

Les cours du Brent s’envolent de plus de 21 % en une semaine, dépassant le pic enregistré au déclenchement de la guerre en Ukraine. L’opération américano-israélienne contre l’Iran, baptisée « Epic Fury », a précipité le Golfe dans une crise énergétique majeure, paralysant le trafic commercial dans le détroit d’Ormuz et contraignant plusieurs producteurs régionaux à suspendre leurs exportations. Voilà le tableau que dresse la presse économique internationale en ce début mars 2026. Un tableau qui devrait interpeller la France au plus haut point.

Car derrière les courbes affolées des marchés à terme se dessine une réalité stratégique brutale : notre dépendance énergétique nous expose, une fois de plus, aux soubresauts d’un monde sur lequel nous n’avons que peu de prise. Le détroit d’Ormuz, ce goulet de vingt et un milles marins par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial, redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : le talon d’Achille de l’économie globalisée.

Le ministre qatari de l’Énergie, Saad al-Kaabi, a livré au Financial Times une analyse sans fard des conséquences potentielles du conflit :

« Cela va faire chuter les économies du monde entier. Si cette guerre se poursuit pendant quelques semaines, la croissance du PIB mondial en sera affectée. Les prix de l’énergie vont augmenter pour tout le monde. Il y aura des pénuries de certains produits et une réaction en chaîne : des usines ne pourront plus approvisionner. »

Ces mots ne relèvent pas de l’alarmisme gratuit. Le Qatar, deuxième producteur mondial de GNL, a été contraint de déclarer la force majeure après les frappes de drones iraniens sur son site de Ras Laffan. Un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié vient de disparaître temporairement du marché. Les analystes de Goldman Sachs évoquent désormais un baril à 100 dollars, tandis que d’autres scénarios tablent sur 150 dollars si le conflit perdure.

La France dans l’œil du cyclone

Que fait la France dans cette tempête ? La question mérite d’être posée avec une certaine rudesse. Notre pays importe la quasi-totalité de son pétrole et une part croissante de son gaz depuis que l’on a méthodiquement démantelé ses capacités de production nationale et différé sine die l’exploitation de ses ressources. Le parc nucléaire, certes précieux, ne nous protège pas des envolées du prix des carburants qui frappent directement les ménages et les entreprises.

L’économiste Anas Alhajji, lors d’un webinaire organisé par UBS, a posé les termes de l’équation avec une clarté implacable : si la crise dure quatre semaines, « les choses seront complètement hors de contrôle ». Il ajoute que même un déversement des réserves stratégiques chinoises ne suffirait pas, Pékin étant susceptible de restreindre ses exportations afin de préserver son propre approvisionnement. Chaque nation pour soi : voilà le mot d’ordre qui prévaut désormais.

Cette logique du « chacun pour soi » devrait constituer un électrochoc pour nos dirigeants. Depuis des décennies, la doxa européenne nous répète que l’interdépendance économique garantit la paix et la prospérité. Or, que constate-t-on ? Dès qu’une crise majeure éclate, les solidarités proclamées s’évaporent. Les nations qui ont conservé des marges de manœuvre, réserves stratégiques, capacités de production domestique, indépendance décisionnelle, s’en sortent. Les autres subissent.

Le ministre qatari a d’ailleurs été explicite sur la mécanique juridique à l’œuvre : tous les exportateurs du Golfe devront invoquer la force majeure sous peine d’engager leur responsabilité légale. Autrement dit, même les contrats les plus solides ne valent rien face à la géopolitique. Les engagements commerciaux, les accords de fourniture et les garanties contractuelles : tout cela s’efface devant la réalité des rapports de force.

Les questions que l’on refuse de poser

Anas Alhajji soulève par ailleurs une interrogation fondamentale : cette guerre concerne-t-elle uniquement le programme nucléaire iranien, ou s’inscrit-elle dans un affrontement bien plus vaste impliquant la Chine, les guerres commerciales, la compétition technologique autour de l’intelligence artificielle, le canal de Panama, la mer Rouge, le Venezuela, la Syrie et le Groenland ? La distinction, précise-t-il, « compte significativement car les résultats à moyen et long terme seraient très différents ».

Voilà une question que nos élites médiatiques et politiques semblent peu enclines à examiner. On préfère généralement s’en tenir à une lecture binaire des conflits, distribuant les rôles de bons et de méchants avec une simplicité déconcertante. Or, la réalité géostratégique est infiniment plus complexe. Sommes-nous témoins de conflits locaux au sein d’un conflit majeur, où certains acteurs exploitent opportunément la situation pour poursuivre leurs propres objectifs ?

Cette grille d’analyse devrait guider notre réflexion nationale. La France a-t-elle intérêt à s’aligner automatiquement sur des opérations militaires dont les conséquences économiques la frappent de plein fouet ? Notre appartenance à l’OTAN nous contraint-elle à cautionner des actions qui font flamber le prix de l’essence payé par nos concitoyens ? Ces questions ne relèvent pas de l’anti-américanisme primaire ; elles procèdent d’un calcul élémentaire d’intérêt national.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les contrats à terme sur le diesel ont bondi de 40 % en une semaine. Les banques centrales alertent sur un possible pic d’inflation. Pour les ménages français déjà étranglés par des années de hausse des prix, pour les transporteurs routiers, pour les agriculteurs et pour les artisans, ce choc énergétique se traduira par des factures alourdies et des marges comprimées. Cela alors même que notre pays n’est pas partie prenante directe du conflit.

L’expert Alhajji prévient qu’un retour à la normale prendrait « au moins deux mois si la guerre s’arrêtait demain », en raison des problèmes logistiques et techniques. Deux mois dans le meilleur des cas. Or, rien n’indique que le conflit touche à sa fin. Des informations font état de frappes iraniennes contre un pétrolier américain près du Koweït. L’escalade se poursuit.

Face à cette situation, la France dispose de leviers limités mais réels. Reconstituer nos stocks stratégiques, accélérer la remise en état de notre parc nucléaire, rouvrir le débat sur l’exploitation de nos ressources énergétiques nationales, diversifier nos sources d’approvisionnement et peser diplomatiquement pour un cessez-le-feu : autant de pistes qui exigeraient une vision stratégique de long terme. Reste à savoir si nos gouvernants sont capables de s’extraire de la gestion à courte vue pour penser enfin en termes de souveraineté.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Une nation qui dépend entièrement de l’extérieur pour son énergie n’est pas véritablement libre. Elle subit les crises décidées par d’autres, paie le prix des guerres menées par d’autres et se retrouve spectatrice impuissante de son propre destin économique. La flambée actuelle des cours du pétrole n’est pas seulement une mauvaise nouvelle conjoncturelle ; c’est un rappel cinglant de notre vulnérabilité structurelle.

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