Le monde a été durement rappelé à l’ordre la semaine dernière [décembre 2016, NdT] alors que la crise financière européenne, sur le point d’entrer dans sa onzième année (c’est vrai, elle a commencé avant la crise des subprimes de 2007) n’a pas encore atteint la zone critique.

Après avoir échoué à trouver de nouveaux investisseurs stratégiques, le gouvernement italien a annoncé son intention de nationaliser (lire : renflouer par l’État) la grande banque Monte dei Paschi.

La plupart des gens se pose la question, et alors quoi ? C’est juste une banque, et ce n’est pas comme si la Monte dei Paschi était une institution systémique à l’échelle mondiale comme la Banque royale d’Écosse ou Bank of America. C’est mauvais pour l’Italie et pas génial pour l’Europe, mais pourquoi les autres devraient-ils s’inquiéter ?

Le véritable problème, c’est que la Monte dei Paschi est une aberration dans le secteur bancaire italien, et même dans le secteur bancaire européen au sens large. Il ne manque pas de raisons pour lesquelles les banques européennes sont condamnées.

Tout d’abord, l’euro. Lorsque l’euro est devenu la monnaie commune de l’Union européenne au tournant du siècle, un certain nombre de pays avec des systèmes financiers et économiques plus faibles (lire : l’Italie) ont pu s’y joindre alors qu’ils n’auraient vraisemblablement pas dû le faire. Cela a permis aux consommateurs de ces pays d’emprunter à des taux qui, dans la plupart des cas, représentaient un tiers (ou moins) des taux précédents. La consommation a grimpé en flèche, et la croissance avec elle, mais cette consommation a été stimulée par de la dette – et non par une augmentation de la production ou de la productivité. Après quelques années, ces pays ont souffert de ces emprunts qu’ils ne pouvaient pas rembourser, et ils n’ont guère eu de croissance économique depuis. Toute la dette est détenue par des banques comme Monte dei Paschi.

Deuxièmement, la frénésie de dette n’était pas limitée aux consommateurs. Les banques elles-mêmes y ont participé, en particulier les acteurs financiers secondaires sur les marchés européens comme la Suède, l’Autriche, la Grèce et l’Italie. Avec les principaux marchés de l’Allemagne, de la France et de l’Espagne déjà contrôlés par les institutions locales, les banques de ces États secondaires ont cherché des parts de marché aux frontières de l’UE : les pays baltes, la Hongrie, l’Albanie et l’ex-Yougoslavie. De tels emplacements ont été particulièrement durement touchés par la crise financière mondiale de 2007, perturbant massivement les comptes exploitations et devenant des poids morts dans les bilans des banques, jusqu’à ce jour. Un bon morceau des emprunts de la Monte dei Paschi se trouve en… Serbie.

Troisièmement, les prêts en devises étrangères. Les banques de ces pays secondaires ont souvent emprunté à des banques plus puissantes, en euros, en dollars américains ou même en yens japonais et ont ensuite consenti des prêts dans ces devises à des pays dans leur monnaie indépendante. Le pari était que les devises plus faibles (le forint hongrois, le złoty polonais et autres) s’apprécieraient avec le temps, réduisant le poids relatif des prêts au détail et augmentant le pouvoir d’achat des locaux. Malheureusement, les mouvements de devises ne sont pas toujours unidirectionnels. Lorsque les monnaies locales se sont effondrées, les conditions de remboursement de ces prêts se sont immédiatement aggravées parce que les emprunteurs ne pouvaient plus payer. Les gouvernements locaux sont souvent intervenus avec des réglementations expressément conçues pour aider leurs citoyens et les banques étrangères avec des projets de loi. La Monte dei Paschi était connue pour faire appel à des emprunts libellés en francs suisses – une monnaie qui s’est depuis fortement appréciée contre presque toutes les autres car il s’agit d’une destination privilégiée pour la fuite des capitaux en Europe.

Quatrièmement, les prêts subprimes ont été fortement limités aux États-Unis. L’Europe a subit le même genre de problèmes économiques mais en beaucoup plus grave, en partie parce que l’Europe ne peut pas assimiler les migrants aussi bien que l’Amérique. Aux États-Unis, la nationalité est largement définie par le migrant (je choisis d’être américain) et aussi par le rêve américain, la mobilité ascendante, l’inclusion sociétale et l’accession à la propriété sont plus ou moins standardisés. En Europe, la nationalité est en grande partie définie par l’appartenance ethnique dominante (nous choisissons de vous accepter en tant que Français), érigeant un obstacle culturel et même juridique à l’inclusion. Un des résultats, parmi de nombreux autres, est le faible taux de propriété des migrants en Europe. Avec cette demande potentielle supprimée, tout boom du logement doit s’accroître avec beaucoup moins de demande, ce qui laisse souvent la spéculation conduire les choses. Aux États-Unis, les nouveaux propriétaires (lire : les migrants) ont aidé à consommer le stock excédentaire de logements et à rétablir l’équilibre. En Europe, le surplus de logements est resté sur les bras. L’Italie a connu un boom du logement au début des années 2000, mais les migrants en Italie ont tendance à être trop pauvres.

Cinquièmement, les banques européennes ne sont pas des agents libres comme les banques américaines, mais elles sont redevables des gouvernements. Les États-Unis sont un espace financier commun en raison de leur géographie. Le commerce coule comme les rivières et les banques alimentent ce commerce ; et puisque le système fluvial américain est interconnecté, le système bancaire n’est pas divisé par des États mais il est vraiment national. Non redevables de leurs politiques, les banques américaines peuvent se concentrer sur la gestion des risques et gagner de l’argent. En revanche, la plupart des rivières d’Europe sont des affaires nationales, elles abritent un peuple spécifique et un gouvernement spécifique. Les banques européennes reflètent cette structure et, en règle générale, elles ne font pas beaucoup d’affaires en dehors de leur marché intérieur. Il en résulte une petite flotte de problèmes :

  • La plupart des gouvernements s’appuient sur les banques pour investir dans la dette publique afin de financer le budget du gouvernement. Cela a plutôt bien marché pendant les années de croissance, mais depuis la récession (alors que le financement du gouvernement a eu besoin d’un bol d’air), les banques ont manqué de capacité pour prêter au secteur privé. La croissance est à peu près morte.
  • Les bailouts nationaux deviennent problématiques, sinon impossibles. Si un gouvernement essayait de renflouer une banque qui tombe, il faut soit trouver de l’argent au-delà du secteur bancaire (normalement c’est l’argent du gouvernement qui devrait être prêté), soit convaincre ses partenaires européens que le bailout n’est pas une subvention (alors que c’en est une par définition).
  • Les bailouts au niveau de l’UE sont encore plus problématiques, et pas simplement parce que personne ne veut payer un bailout pour un autre État. Dans un système « normal », l’État prend le contrôle d’une banque en difficulté jusqu’à ce que cette banque puisse être réhabilitée, puis la relâche dans la nature. Par essence, le gouvernement achète au plus bas et vend haut. Vous ne pouvez pas le faire lorsque les fonds de sauvetage proviennent d’un autre pays. Une partie de cette réhabilitation signifie souvent la rationalisation des comptes, un processus qui tend à éviscérer les investisseurs originaux de la banque (le gouvernement) et même les déposants (les citoyens).

Le Monte dei Paschi devrait trouver au moins 20 milliards d’euros, et c’est juste pour maintenir les choses en état, sans réhabiliter réellement le prêteur.

La seule solution à long terme à ce type de dysfonctionnement enraciné est de sortir du problème en faisant des prêts solvables sur une décennie. Mais c’est maintenant impossible. Les banques font de l’argent sur le spread entre le coût de leurs fonds et le coût de leurs prêts, et la plupart des prêts sont souscrits par des personnes de moins de 40 ans – les jeunes sont la source de la plupart des prêts automobiles, des prêts immobiliers et des prêts étudiants qui pousse une économie moderne. L’Europe en est à des taux d’intérêt négatifs et elle est confrontée à un effondrement démographique. Cela laisse moins de revenu par prêt sur un volume plus faible de prêts potentiels.

L’effondrement du taux de natalité en Europe persiste maintenant depuis plus de 40 ans, l’Italie ayant en particulier dépassé le point de non retour démographique.

Résultats de recherche d'images pour « zeihan italy demography 2015 »

Officiellement, plus de 18% des prêts détenus par les banques italiennes sont dit non performants, mais parce que toutes les banques peuvent passer les emprunts dans la catégorie « performants » si elles ont reçu un paiement partiel au cours des trois derniers mois, le chiffre réel est indubitablement beaucoup plus élevé. À titre de comparaison, les autorités de réglementation des États-Unis ferment les banques lorsque les taux de prêts non performants dépassent 5%.

Au final ? La crise de la dette souveraine grecque n’était qu’un échauffement. Les Européens pouvaient – et ils l’ont fait – construire un mur financier autour de ce pays pour l’isoler du reste de l’Union. Le coût de ce mur a déjà été d’environ 500 milliards de dollars pour une économie dont le PIB ne représente que 200 milliards de dollars. La dette souveraine de l’Italie est six fois supérieure à celle de la Grèce. L’économie italienne est neuf fois plus grosse, et son secteur bancaire est quelque chose comme vingt fois celui de la Grèce.

La Grèce ne pouvait tuer l’Europe que s’il y avait une très mauvaise gestion de la part de l’Europe (bien que la situation ait failli déraper à certains moments). L’Italie peut ne pas tuer l’Europe que s’il y a miracle.

Peter Zeihan

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

Il n'y a pas encore de commentaires