Pour Attali, le carburant cher est une « bonne nouvelle » : le grand décalage

Pour Attali, le carburant cher est une « bonne nouvelle » : le grand décalage

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Jacques Attali a qualifié la flambée des prix du pétrole de « bonne nouvelle » pour accélérer la transition énergétique. Une formule qui provoque une vive polémique et soulève une question de fond.
  • Derrière la cohérence théorique de l’argument se cache une asymétrie sociale profonde et criante : ceux qui subissent la hausse ne sont pas ceux qui en théorisent les bénéfices.
  • La Chine, citée en modèle par Attali, est pourtant le premier consommateur mondial de charbon. Une réalité bien plus complexe que la leçon de sobriété qu’il prétend y lire.
  • Sébastien Lecornu tient un discours radicalement différent : nucléaire, renouvelables, électrification… Une vision plus concrète, moins déconnectée des urgences immédiates.

Jacques Attali l’a dit avec la sérénité habituelle de ceux qui ne font jamais le plein eux-mêmes : la flambée des prix du pétrole est une « bonne nouvelle ». L’économiste, s’exprimant dans une vidéo pour Les Échos, y voit un levier stratégique pour accélérer la transition vers les énergies renouvelables. Le raisonnement est, en lui-même, cohérent : si les gouvernements ont, depuis cinquante ans, systématiquement cherché à amortir le choc des crises pétrolières par des subventions ou des plafonnements de prix, ils ont effectivement retardé l’ajustement structurel vers des alternatives moins dépendantes des hydrocarbures. Sur ce point, Attali n’invente rien.

Mais la cohérence d’un argument n’en fait pas une politique. C’est précisément là que le bât blesse.

Le luxe de la théorie

Il existe une forme de pensée économique qui fonctionne parfaitement dans les colloques et les tribunes, mais qui se heurte brutalement à la réalité dès qu’elle touche le quotidien des ménages. Dire que la hausse des prix du pétrole est structurellement vertueuse est vrai à l’échelle d’une civilisation sur plusieurs décennies. C’est d’une cruauté froide pour l’agriculteur qui remplit son tracteur, le routier dont les marges s’effondrent ou la famille des zones périurbaines sans alternative au véhicule personnel. La critique du député RN Matthias Renault, aussi politiquement orientée soit-elle, capte quelque chose de réel : il existe une asymétrie profonde entre ceux qui subissent la hausse des prix et ceux qui en théorisent les bénéfices.

Ce décalage n’est pas anodin. Il nourrit une défiance durable envers les élites intellectuelles et les institutions, défiance que l’on retrouve régulièrement dans les urnes. Présenter la contrainte économique comme une opportunité pédagogique pour des populations qui n’ont pas les moyens de s’adapter à court terme revient à prendre le risque de rendre politiquement impossible la transition que l’on prétend appeler de ses vœux.

« Ceux qui le font, essentiellement la Chine, sont aujourd’hui en train de préparer le meilleur avenir parce qu’ils ne dépendront plus du prix des énergies fossiles. »

L’argument chinois mérite également que l’on s’y arrête. Attali cite la Chine comme modèle d’une transition énergétique assumée. C’est factuellement exact : Pékin investit massivement dans le solaire, l’éolien et les véhicules électriques. Mais la Chine est aussi, simultanément, le premier consommateur mondial de charbon, dont elle continue d’augmenter la production. La réalité chinoise est celle d’une stratégie de puissance totale, consistant à développer les deux filières en parallèle pour ne jamais être prise en défaut d’approvisionnement. Ce n’est pas exactement la leçon de sobriété vertueuse qu’Attali semble y lire.

Ce que dit Lecornu, et ce qu’il reste à faire

Le Premier ministre Sébastien Lecornu, s’exprimant vendredi soir à Matignon, a tenu un discours sensiblement différent dans sa tonalité. Sans célébrer la hausse des prix, il a mis en garde contre la dépendance française aux énergies fossiles et appelé à un « choix fort » : électrifier la France, relancer le nucléaire, y compris de nouvelle génération, développer les renouvelables les plus utiles et produire davantage. Ce programme est plus concret, plus ancré dans les contraintes de souveraineté énergétique réelle et moins déconnecté des urgences immédiates.

La différence entre les deux postures est révélatrice. Attali raisonne en économiste de long terme, qui voit dans la contrainte de prix un signal correcteur. Lecornu raisonne en chef de gouvernement, confronté à une dépendance structurelle qu’il faut réduire sans fragiliser davantage les Français dans l’intervalle. Ces deux logiques ne sont pas incompatibles dans l’absolu, mais elles n’ont ni le même rapport à la temporalité, ni la même prise en compte du coût social des transitions.

La vraie question soulevée, au-delà de la polémique sur la formule d’Attali, est la suivante : comment conduire une transition énergétique ambitieuse sans faire peser son coût de manière disproportionnée sur ceux qui ont le moins de capacité d’adaptation ? C’est une question de politique fiscale, d’investissement public, d’accompagnement des ménages et des secteurs exposés. C’est aussi une question de calendrier et de pédagogie. Répondre « la hausse des prix est une bonne nouvelle » n’y répond pas. Cette formule l’esquive.

Une transition énergétique réussie ne se décrète pas depuis une tribune médiatique. Elle se construit dans la durée, avec des outils concrets, des compensations ciblées et une vision industrielle nationale. La France dispose pour cela d’un atout exceptionnel, son parc nucléaire, dont la déconstruction partielle au cours des dernières décennies constitue précisément l’une de ces « erreurs à long terme » dont Attali parle volontiers lorsqu’il s’agit des autres.

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Source : lejdd.fr

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