🔥 Les essentiels de cette actualité
- Un stage d’invocation de dragons, financé en partie par l’argent public : France Travail a référencé des formations proposant de dialoguer avec des elfes et des licornes, révèle une enquête de France 2.
- Une journaliste infiltrée a assisté à des séances d’activation de « codes magiques » et d’invocation d’un roi elfique. La formatrice a affirmé qu’un dragon venait de la bousculer.
- Jusqu’en 2021, un organisme spécialisé dans ces pratiques réalisait 50 à 60 % de son chiffre d’affaires grâce aux fonds publics de France Travail. Un modèle économique structuré autour d’une faille institutionnelle.
- Derrière l’absurde, une question grave : des demandeurs d’emploi vulnérables orientés vers un réseau soupçonné de dérives sectaires, avec le tampon implicite du service public.
Une formation de deux jours en Normandie, facturée 300 euros la session, deux autres stagiaires convaincues que des dragons patrouillent régulièrement dans le ciel normand, et au bout du compte une facture partiellement assumée par le contribuable français. Le reportage diffusé par Complément d’enquête sur France 2, intitulé « Thérapeutes ou gourous ? Les nouveaux maîtres du bien-être », a mis en lumière une réalité aussi absurde que symptomatique : France Travail, établissement public chargé d’accompagner le retour à l’emploi de millions de Français, a référencé et financé des stages proposant de dialoguer avec des elfes, des gnomes, des licornes et des dragons.
Une journaliste de France Télévisions s’est rendue en caméra cachée à l’une de ces sessions. Ce qu’elle y a observé dépasse la simple curiosité folklorique : palpation de « chants énergétiques », « activation de codes magiques », invocation collective d’un certain Dagda, présenté comme « un roi elfique » susceptible de servir d’intermédiaire avec des elfes « souhaitant se lier d’amitié avec des humains ». La formatrice, formée à l’école d’un « géobiologue » nommé Yann Lipnick, contre lequel une plainte a été déposée pour pratique illégale de la médecine, abus de faiblesse et sujétion psychologique, est allée jusqu’à simuler une légère poussée en affirmant qu’un dragon venait de la bousculer.
Quand le service public valide ce qu’il ne comprend pas
Ce qui rend cet épisode particulièrement préoccupant, ce n’est pas tant l’existence de telles pratiques en marge, elles ont toujours existé, que leur légitimation par un opérateur public. L’une des stagiaires présentes lors du stage infiltré l’a dit sans détour : « Je ne m’attendais pas à voir ça sur Pôle emploi. Je suis tombée direct sur ça en fait. » Elle avait trouvé la formation sur le site officiel de France Travail, et son conseiller l’avait explicitement encouragée à s’y inscrire.
« À une époque, on faisait 50 à 60 % de notre chiffre d’affaires avec France Travail. On faisait tout passer. On faisait financer le magnétisme, la communication animale, les cursus naturopathe. »
Ce témoignage de l’animatrice elle-même, recueilli par l’équipe de Complément d’enquête, est éloquent. Jusqu’en 2021, les critères de financement étaient suffisamment laxistes pour qu’une officine spécialisée dans le commerce du merveilleux tire la majorité de ses revenus des deniers publics. Il ne s’agit pas d’une dérive marginale, mais d’un modèle économique structuré autour d’une faille de contrôle institutionnel.
Le directeur général de France Travail, Thibaut Guilluy, a réagi à la diffusion des images en qualifiant la formation de « surprenante » et « loin des objectifs de France Travail », insistant sur la nécessité de lutter contre les formations « potentiellement dangereuses et inefficaces ». On notera au passage l’usage de l’adverbe potentiellement : il faut apparemment qu’une formatrice invoque un roi elfique en caméra cachée pour que ce qualificatif soit envisagé.
Le centre en question a depuis fermé ses portes, non pas à la suite d’une décision administrative, mais en raison, selon les informations rapportées, de « lourdeurs administratives ». Ce détail mérite d’être retenu : ce sont les contraintes bureaucratiques, et non un mécanisme de contrôle qualitatif, qui ont mis fin à l’activité. La régulation n’a pas fonctionné, c’est l’essoufflement qui a tranché.
Un système de contrôle défaillant aux conséquences concrètes
La question qui se pose n’est pas celle du ridicule, même si le ridicule est réel. Elle est celle de la responsabilité d’un organisme public vis-à-vis des personnes qu’il est censé protéger. Les demandeurs d’emploi ne sont pas, en règle générale, en position de force pour évaluer la pertinence d’une formation. Ils font confiance à leur conseiller, à la plateforme, au tampon institutionnel. Lorsque France Travail référence une formation, il appose implicitement un sceau de légitimité. Dans ce cas précis, ce sceau a servi à orienter des personnes vulnérables vers des pratiques liées à un réseau soupçonné de dérives sectaires.
Le lien avec Yann Lipnick, dont le nom est associé à une plainte pour pratique illégale de la médecine et abus de faiblesse, n’est pas un détail anecdotique. Il inscrit cette formation dans un écosystème où les frontières entre accompagnement bien-être, manipulation psychologique et emprise sectaire sont délibérément floues. Que France Travail ait pu, même indirectement, financer une activité gravitant dans cette orbite pose une question de fond sur les procédures de vérification en vigueur.
On objectera que les critères de financement ont été durcis depuis 2021. C’est exact, et c’est précisément ce que révèle le reportage dans toute son ambiguïté. Car si la formation en question n’était plus financée directement, elle figurait toujours sur le site officiel de France Travail au moment des faits. Le référencement et le financement sont deux mécanismes distincts, et manifestement le premier n’a pas suivi la rigueur introduite dans le second.
Ce que cette affaire expose, au fond, c’est l’écart entre la mission affichée d’un service public et la réalité de ses processus internes. France Travail gère des milliards d’euros, accompagne des millions de personnes, affiche des ambitions de modernisation, et se retrouve à référencer des stages d’invocation de dragons. Non par malveillance, mais par défaillance systémique : des procédures de contrôle insuffisantes, une délégation excessive aux opérateurs privés de formation et une absence de vérification qualitative en aval. Ce n’est pas une anecdote, c’est un révélateur.
IMPORTANT - À lire
France Travail finançant des stages d'invocation de dragons : derrière l'absurde, une défaillance institutionnelle profonde que nos analyses décortiquent chaque mois.
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Source : lejdd.fr
