🔥 Les essentiels de cette actualité
- Face à la hausse des prix à la pompe, le gouvernement a déclenché 500 contrôles en 72 heures contre les pompistes. Une opération de communication qui esquive soigneusement la vraie question.
- La marge des distributeurs est pourtant la composante la plus faible dans la formation du prix du carburant — bien loin derrière la fiscalité d’État. Les chiffres sont sans appel.
- La TICPE rapporte des milliards à l’État, qui perçoit davantage quand les prix montent. Accuser les pompistes tout en préservant sa propre prise fiscale : un deux poids deux mesures qui mérite examen.
- Les stations-service indépendantes, souvent fragiles, réclament désormais des excuses publiques si les contrôles confirment leur innocence. Un retournement de pression audacieux contre l’exécutif.
Il y a quelque chose de révélateur dans la séquence politique qui vient de se jouer autour des prix à la pompe. Dimanche, Sébastien Lecornu annonce sur X « un plan exceptionnel de 500 contrôles » menés par la DGCCRF « entre lundi et mercredi » pour éviter « les hausses abusives des prix à la pompe ». Cinq cents contrôles en trois jours, soit, selon Matignon lui-même, « l’équivalent d’un semestre complet du plan de contrôle habituel ». Le gouvernement présente cela comme une réponse courageuse à la colère des automobilistes. En réalité, il s’agit d’une démonstration de force au service d’un récit politique commode.
Ce récit, on le connaît. Face à une hausse des prix du carburant, alimentée par les tensions au Moyen-Orient et la volatilité du marché mondial, chercher un coupable immédiat et désignable est un réflexe aussi ancien que la politique elle-même. Le distributeur, le pompiste, la station-service au coin de la rue : voilà des cibles à portée de main, des visages sur lesquels projeter la colère diffuse liée à la dégradation du pouvoir d’achat. La manœuvre est politiquement efficace. Elle n’est pas économiquement honnête.
Quand l’État fait diversion sur sa propre fiscalité
De quoi parle-t-on réellement ? La formation du prix à la pompe repose sur un empilement bien connu : cours du pétrole brut, coûts de raffinage et de logistique, taxes et accises, puis, en dernier lieu seulement, marge du distributeur. Cette dernière composante est, selon les données publiques disponibles, la plus faible de toutes. Le président de Mobilians, syndicat représentant les stations-service, le rappelle sans détour : la vaste majorité des facteurs de prix échappe totalement aux gérants de station. Et il n’a pas tort.
« Le contrôle des marges est possible mais je tiens quand même à rappeler que le carburant bénéficie d’une liberté des prix au même titre que la baguette de pain. »
Ce rappel au droit est salutaire. Dans une économie de marché, les prix sont libres. Les distributeurs ne sont pas tenus de vendre à perte ni d’absorber en silence chaque choc pétrolier mondial. Si des pratiques opportunistes existent à la marge, et nul ne dit qu’il n’en existe aucune, elles sont « réprouvées » par la profession elle-même, selon Mobilians, et difficiles à sanctionner légalement dès lors qu’elles restent dans le cadre de la liberté tarifaire.
Ce que l’État ne dit pas, en revanche, c’est que la fiscalité sur les carburants constitue une part déterminante du prix payé par l’automobiliste. La TICPE, taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, est une pompe à revenus considérable pour le budget de l’État. Quand le prix du brut monte, l’État perçoit davantage sur la fraction ad valorem de la taxation. Il n’a donc lui-même aucun intérêt structurel à voir les prix baisser. Déclencher des contrôles spectaculaires sur les distributeurs tout en laissant intacte sa propre prise fiscale constitue une posture qui mériterait d’être soumise au même examen de conscience que celui qu’on inflige aux pompistes.
Les petits opérateurs sous pression, l’État sous aucune
Il faut aussi prendre la mesure de ce que représente concrètement ce « plan exceptionnel » pour les opérateurs visés. Les stations-service indépendantes ne sont pas des multinationales. Ce sont, pour la plupart, des PME ou des exploitants individuels souvent en situation fragile, qui subissent déjà la concurrence des grandes surfaces et des majors pétrolières intégrées. Mobiliser la DGCCRF contre elles dans un délai de 72 heures revient à faire peser sur les maillons les plus faibles de la chaîne la charge d’une démonstration politique.
Les représentants du secteur, conscients de l’enjeu, ont choisi de jouer l’offensive plutôt que le repli. Ils assurent n’avoir « pas peur des contrôles » et annoncent même qu’ils demanderont des « excuses publiques » si les inspections confirment ce qu’ils savent déjà : que la hausse à la pompe tient pour l’essentiel au prix du baril et à la fiscalité, et non à leurs marges. C’est un pari raisonnable. C’est aussi une manière de retourner la pression politique vers ceux qui l’ont instrumentalisée.
Ce point est important. Dans un État de droit qui se respecte, on ne mobilise pas l’appareil de contrôle de l’État pour répondre à une polémique de conjoncture. On le fait sur la base d’indices sérieux de fraude ou d’abus. Si la DGCCRF a mené des centaines de contrôles chaque année au fil des précédentes campagnes et mis au jour des anomalies sur la concordance des prix affichés, c’est utile, c’est son rôle. Mais transformer une vérification ordinaire en opération de communication politique sur fond de tensions internationales revient à brouiller la frontière entre l’instrument de régulation et l’instrument de gouvernance par l’émotion.
Le vrai débat, que personne au gouvernement ne semble pressé d’ouvrir, serait pourtant celui de la fiscalité sur l’énergie et de son impact sur les classes moyennes et populaires qui dépendent de leur voiture. C’est là que réside la véritable marge de manœuvre de l’exécutif. C’est là aussi que réside la véritable responsabilité. Accuser les pompistes est plus simple. C’est surtout moins coûteux politiquement, du moins à court terme. Mais les automobilistes, eux, ne sont pas dupes du prix qu’ils paient ni de la part que l’État y prélève.
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