🔥 Les essentiels de cette actualité
- À Paris, Ursula von der Leyen a reconnu que réduire la part du nucléaire en Europe avait été « une erreur stratégique » — un aveu historique qui arrive avec vingt ans de retard.
- Pendant des années, Bruxelles n’a pas seulement ignoré l’atome : elle l’a activement marginalisé, excluant le nucléaire des financements verts et laissant des filières industrielles entières s’atrophier.
- L’Allemagne illustre l’absurdité du dogme anti-nucléaire : après avoir fermé ses centrales, elle a dû rouvrir des centrales à charbon, aggravant sa dépendance aux hydrocarbures russes.
- Une garantie de 200 millions d’euros a été annoncée — un signal bien modeste face à l’ampleur des investissements nécessaires pour reconstruire une filière nucléaire européenne crédible.
- Reconnaître l’erreur est une chose. Mais entre les discours de sommet et les actes concrets, l’histoire de la politique énergétique européenne invite à une prudence certaine.
Il aura donc fallu attendre. Attendre que les factures d’énergie explosent, que la dépendance aux hydrocarbures russes révèle toute sa dangerosité, que le continent européen frissonne à l’idée de manquer de courant en hiver, pour qu’Ursula von der Leyen consente enfin à prononcer les mots que certains répétaient depuis des décennies. Réunis à Paris pour le deuxième sommet sur la relance du nucléaire civil, une quarantaine de représentants d’États ont entendu la présidente de la Commission européenne reconnaître que réduire la part du nucléaire en Europe avait été « une erreur stratégique ». Le mot est lâché. On appréciera la franchise. On retiendra toutefois que l’aveu arrive avec un léger retard, celui de vingt ans de politique énergétique européenne allant précisément dans la direction opposée.
Car Bruxelles n’a pas seulement regardé le nucléaire avec indifférence. Elle l’a activement marginalisé. Pendant des années, l’atome a été exclu des financements verts européens, traité comme une énergie du passé incompatible avec la modernité écologique que l’Union entendait incarner. La taxonomie européenne, ce grand catalogue des investissements durables, n’a intégré le nucléaire qu’en 2022, et encore après une bataille politique âpre, face à l’opposition de plusieurs États membres convaincus par une idéologie anti-nucléaire qui avait trouvé en Bruxelles un relais complaisant. En attendant, des filières industrielles se sont atrophiées, des compétences se sont perdues et des réacteurs ont fermé.
« Ce choix a eu pour conséquence de détourner l’Europe d’une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions. »
Cette phrase d’Ursula von der Leyen résume avec une concision remarquable le bilan d’une politique que la Commission a elle-même soutenue, encouragée, parfois imposée. On pourra lui accorder le mérite de l’honnêteté rétrospective. Mais l’honnêteté rétrospective est une vertu à peu de frais : elle ne reconstruit pas les réacteurs fermés, ne reconstitue pas les équipes d’ingénieurs dispersées et ne rattrape pas les années perdues dans la course à la compétitivité énergétique mondiale.
Le prix d’une idéologie énergétique
Le paradoxe est saisissant. L’Union européenne s’est construite une identité de pionnière de la transition écologique. Elle a produit des directives, des objectifs et des plans ambitieux pour décarboner son économie. Mais dans le même mouvement, elle a affaibli la seule source d’électricité décarbonée disponible à grande échelle, pilotable et indépendante des aléas climatiques. Le solaire ne produit pas la nuit, l’éolien s’arrête quand le vent tombe. Le nucléaire, lui, produit en continu, sans émissions de CO₂, ce que tout ingénieur électricien sait depuis cinquante ans.
Ce n’est donc pas l’ignorance qui a guidé les choix de Bruxelles, mais bien une orientation idéologique. Sous la pression des Verts allemands et de leurs relais européens, l’atome a été assimilé à un danger plutôt qu’à une ressource. L’Allemagne a payé le prix fort de ce dogme : après avoir fermé ses centrales nucléaires, elle a dû rouvrir des centrales à charbon pour compenser, une absurdité climatique doublée d’une régression souveraine. L’Europe dans son ensemble a vu sa dépendance aux hydrocarbures importés, notamment russes, s’accroître mécaniquement.
C’est précisément ce que rappelle Emmanuel Macron, qui défend depuis Paris la relance du nucléaire civil comme facteur d’indépendance dans un contexte géopolitique où, dit-il, la dépendance aux hydrocarbures peut « devenir un instrument de pression, voire de déstabilisation ». L’analyse est juste. Elle était tout aussi juste il y a dix ans. La France, qui avait maintenu son parc nucléaire contre vents et marées bruxelloises, avait raison avant l’heure et s’est retrouvée isolée pour l’avoir dit.
Un réveil bienvenu, mais qui reste à concrétiser
La création d’une garantie de 200 millions d’euros annoncée par von der Leyen pour soutenir l’investissement dans le nucléaire innovant est un signal. Un signal modeste au regard des montants qu’il faudrait mobiliser pour reconstruire une filière européenne digne de ce nom, mais un signal tout de même. Le discours a changé. Reste à voir si les actes suivront avec la même netteté que les mots.
Car l’histoire de la politique énergétique européenne enseigne une prudence : entre les déclarations de sommet et les décisions de financement, entre les intentions affichées et les régulations concrètes, il existe souvent un gouffre dans lequel s’engloutissent les bonnes volontés. Les mêmes États qui applaudissent aujourd’hui la relance nucléaire sont parfois ceux qui ont bloqué hier son financement communautaire. Les mêmes institutions qui reconnaissent « l’erreur stratégique » sont celles qui l’ont commise.
Ce sommet de Paris est donc un moment utile, à condition qu’il ne soit pas qu’un moment. Le nucléaire civil n’a pas besoin de repentance rhétorique : il a besoin de financements, de simplifications réglementaires et de visibilité à long terme pour que les industriels investissent et que les ingénieurs se forment. La souveraineté énergétique ne se proclame pas dans un discours, elle se construit sur vingt ans avec des décisions cohérentes et continues.
Ursula von der Leyen a dit « erreur stratégique ». C’est un début. Mais on jugera sur les actes, non sur les formules. Et si l’on veut être précis : l’erreur n’est pas derrière nous tant que les décisions qui l’ont produite n’ont pas été véritablement corrigées. Reconnaître une faute est une chose. Ne plus la commettre en est une autre.
IMPORTANT - À lire
L'erreur stratégique sur le nucléaire n'est qu'un exemple parmi d'autres de ces choix qui façonnent l'Europe. Chaque mois, notre revue papier décrypte ces décisions géopolitiques et énergétiques qui engagent nos décennies à venir.
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