Il y a quelques règles importantes que vous devez suivre si vous voulez rejoindre le consortium des analystes économiques ou idiots utiles des médias mainstream. Prenez en note attentivement si vous envisagez de devenir l’une de ces personnes très « spéciales ».

1) Ne discutez jamais de la réalité sur le fait que les statistiques financières du gouvernement ne sont pas la véritable image de la santé de l’économie. Il suffit de présenter les statistiques à leur valeur nominale au public et de ne pas trop s’y attarder.

2) Concentrez-vous presque toujours sur les faux positifs. Donnez aux masses un sentiment délirant que l’économie va mieux en pointant désespérément vers les quelques indicateurs qui dépeignent une image plus rose. Mentionnez toujours qu’un marché boursier en hausse est le symbole d’une économie en cours d’amélioration, même si le marché boursier est sans rapport avec les fondamentaux de l’économie. En fait, prétendez que le marché boursier est la SEULE chose qui compte.

3) Ne parlez jamais de la baisse de la demande. Évitez de mentionner cela à tout prix. Au lieu de cela, soulevez l’idée d’une « offre croissante » et prétendez que la demande n’est pas un facteur qui vaut la peine d’être considéré.

4) Qualifiez n’importe quel article qui traite des nombreux et substantiels points négatifs dans l’économie de « pornographie de l’apocalypse  ». Demandez : « Où voyez-vous l’effondrement ? », alors que l’effondrement des fondamentaux est juste en face de vous.

5) Évitez le débat sur la santé de l’économie quand vous le pouvez, mais si vous êtes acculé, présentez les données de manière fallacieuse dans la mesure du possible. Brouillez la discussion avec minutie et une logique circulaire.

6) Quand un effondrement se produit, agissez comme si vous aviez été l’un des lanceurs d’alerte sur ce danger et depuis longtemps. Pour faire bonne mesure, assurez-vous que les analystes économiques alternatifs ne sont pas crédités de leurs analyses correctes du système financier.

7) Faites valoir qu’il n’y avait rien de spécial au sujet de leurs avertissements et prédictions et que « tout le monde l’avait aussi vu venir » ; sinon, vous pourriez perdre votre emploi.

Maintenant, si vous suivez ces règles la plupart du temps, ou religieusement, vous avez une bonne chance de devenir le prochain Paul Krugman ou l’un des nombreux colporteurs chez Forbes, Bloomberg ou Reuters. Un travail tranquille et un salaire confortable vous attendent. Bonne chance et félicitations !

Cependant, disons que vous êtes une de ces personnes étranges avec une conscience affligeante ; devenir un porte-parole insipide pour l’establishment peut ne pas sembler très attrayant. Ou peut-être que vous avez juste un TOC et que vous ne pouvez pas supporter l’idée de « mathématiques créatives » quand il s’agit de données économiques. Quoi qu’il en soit, vous voulez exposer les faits les plus profonds de l’économie parce que l’économie est la vie – c’est la structure qui maintient notre civilisation, et si nous mentons à court terme, alors nous nous préparons pour une catastrophe à long terme. Bienvenue dans une autre dimension. Bienvenue dans le monde de l’économie alternative.

Chaque aspect de l’économie américaine ou de l’économie mondiale peut être présenté de deux manières très différentes selon que vous « interprétez » les données pour convenir à une conclusion préconçue, ou que vous les transmettez simplement au public telles qu’elles sont réellement. Utilisons le pétrole et le pétrodollar comme exemple…

Pour illustrer la réaction des médias de l’establishment aux préoccupations économiques légitimes sur le pétrole, je suggère fortement de revenir en arrière et de lire un article de Foreign Policy, le magazine officiel du Council on Foreign Relations, intitulé « Démystifier le complot pour couler le dollar », publié en 2009. L’idiotie de cet article était vraiment déconcertante au moment de sa sortie, mais rétrospectivement, elle l’est encore plus maintenant.

Tout d’abord, il est important de noter que Foreign Policy a refusé de reconnaître même la question du statut de pétro-monnaie du dollar jusqu’à ce que Robert Fisk dans The Independent, quelqu’un de plus proche des médias grand public, a osé aborder le sujet, avertissant qu’une tendance était en cours pour réduire le rôle du dollar comme pétro-monnaie d’ici à 2018. La communauté économique alternative avait prévenu que le monde s’éloignerait de la domination pétrolière américaine depuis un certain temps déjà.

Deuxièmement, le CFR utilise un sophisme circulaire typique lorsqu’il est confronté au sujet de la fin potentielle du statut de réserve mondiale du dollar ; le sophisme que le dollar est la monnaie de réserve mondiale parce que « les États-Unis sont la puissance économique mondiale prééminente ». En réalité, l’inverse est aussi vrai – « les États-Unis sont la puissance économique prééminente du monde uniquement parce que le dollar a le statut de réserve mondiale ». Les USA ont été cette puissance industrielle juste après la Seconde Guerre mondiale, mais c’était SEULEMENT parce que les États-Unis étaient l’un des rares centres de fabrication dans le monde à ne pas avoir été démoli par des années de destruction pendant la guerre. Lorsque vous êtes le seul joueur en ville, vous en récoltez bien sûr d’énormes avantages économiques, y compris des investissements internationaux massifs, mais ce n’est pas éternel.

Aujourd’hui, de toute évidence, les États-Unis sont de loin dépassés par les autres pays dans le domaine de la fabrication et de la production, et ils ont également été dépassés en tant que premier importateur et exportateur mondial. L’argument de « prééminence » est une bêtise absolue.

Troisièmement, presque tous les dangers que Foreign Policy a qualifiés de « conspiration » en 2009 se réalisent maintenant. Tout comme l’a averti Robert Fisk, et comme l’a averti la communauté économique alternative bien avant lui, de nombreux changements dans le monde du pétrole ainsi que dans les relations géopolitiques ont créé un lien en spirale de sentiments anti-dollar. Est-il possible que le dollar perde le statut de pétro-monnaie d’ici 2018 ? Absolument, et voici pourquoi…

Alors que les États-Unis restent le plus grand consommateur de pétrole au monde selon l’Energy Information Administration (EIA), la consommation américaine de produits pétroliers a considérablement diminué au cours des dernières années. La baisse de la demande des consommateurs américains, de plus en plus démunis, a obligé les producteurs à chercher des acheteurs ailleurs. Le Forum économique mondial a noté en 2015 la chute drastique de la demande américaine depuis la crise de la dette de 2008, mais cette reconnaissance est passée largement inaperçue dans les médias traditionnels. Fait intéressant, alors que la demande s’écroulait, le prix du baril a continué de grimper en flèche en raison des politiques d’assouplissement quantitatif de la Réserve fédérale. Presque immédiatement après que la Fed a commencé à réduire le QE, les prix du pétrole ont chuté de façon drastique, en raison de l’absence de demande.

En 2017, l’EIA affirme qu’il y a eu une augmentation de la demande mondiale depuis le deuxième trimestre. Et il a « fait des projections » au sujet de cette demande croissante, y compris une demande accrue aux États-Unis jusqu’en 2018, dépassant l’offre.

Voir l’article original pour voir l’image de cette balance Demande / Offre

Pourtant, dans le même temps, l’EIA admet une stagnation frustrante de la demande mondiale de pétrole, les États-Unis étant le principal frein à la consommation depuis 2010.

Voir l’article original pour voir l’image de cette demande globale de pétrole

Alors, quelle tendance sommes-nous supposés croire ? Celle qui est juste devant nous, ou celle qui est projetée de façon optimiste ? Il est clair, même d’après les statistiques « officielles » sur les importations de pétrole brut, que le marché américain a commencé à plonger en 2009 à des niveaux jamais vus depuis les années 1990 et n’a pas récupéré sont niveau depuis. Tout le monde sait que chaque nouvelle année est censée apporter une demande exponentielle, comme une horloge. Mais cela n’a pas été du tout le cas aux États-Unis.

Pendant ce temps, la Chine a récemment dépassé les États-Unis en tant que plus grand importateur de pétrole au monde, même si l’EIA classe les États-Unis comme le plus grand « consommateur » de pétrole au monde.

L’argument que les analystes des médias grand public utiliseraient probablement ici est que les importations de pétrole diminuent parce que le pétrole de schiste américain répond à la demande intérieure. Cependant, cet argument néglige le processus global de baisse de la demande. Les États-Unis sont le plus grand consommateur de pétrole EN CE MOMENT, mais cette tendance continuera-t-elle ? Selon les données, la réponse est non. Les Américains achètent moins de produits pétroliers depuis la crise du crédit de 2008, peu importe d’où ils viennent, et les producteurs de pétrole cherchent à se diversifier vers d’autres marchés et d’autres devises.

En plus de cela, même s’il était vrai que la quantité de pétrole importé s’effondre parce que le pétrole domestique américain répond à une demande croissante, la question se poserait encore : pourquoi les pays producteurs de pétrole resteraient-ils dans le système du pétro-dollar alors que les États-Unis ont décidé de reprendre leurs billes et de rentrer à la maison  ? Les États-Unis sont maintenant devenus un CONCURRENT sur le marché du pétrole avec leur pétrole de schiste, alors pourquoi les pays de l’OPEP et d’autres continueraient-ils à donner aux États-Unis l’énorme avantage de posséder le statut de pays-monnaie ?

En attendant, la situation géopolitique devient plus instable. Je crois que la question des sanctions iraniennes a été ignorée depuis trop longtemps, ce qui a des répercussions directes sur le statut pétrolier du dollar. Comment ? Eh bien, considérez ceci : l’Europe continue de renforcer son appétit pour le pétrole iranien, avec 40% des exportations de pétrole de l’Iran allant vers l’UE. Avec l’effort très étrangement dirigé par les États-Unis, par l’administration Trump, pour renouveler les sanctions, l’Europe a été prise dans un piège ; soit défier les sanctions et bouleverser les relations avec les États-Unis, soit perdre une source importante d’importations de pétrole. Pour l’instant, il semble que l’UE soutiendra des sanctions, mais cette fois la solidarité sur la question est loin d’être aussi forte qu’en 2012.

Avec l’Iran, fournisseur majeur pour l’Europe et la Chine et dépassant l’Arabie saoudite en tant que premier fournisseur de pétrole pour l’Inde, le dernier appel de Trump pour mettre la pression économique sur ce pays pourrait alimenter l’accélération des mécanismes contre le dollar dans le commerce du pétrole. La question devient : qui profite de l’influence américaine dans le pétrole et qui en souffre ? Plus les pays souffriront d’un dollar monnaie de réserve mondiale, plus ils seront susceptibles de chercher une alternative.

La Chine a approfondi ses liens avec la Russie pour cette raison précise. La Russie ayant supplanté l’Arabie saoudite en tant que principale source de pétrole de la Chine et les échanges bilatéraux entre la Russie et la Chine étant fait hors dollar, réduisant le rôle de ce dernier comme monnaie de réserve mondiale, ce n’est que le début du changement. La semaine dernière, on a laissé entendre que la Chine allait utiliser au cours des deux prochains mois sa propre monnaie, le yuan, pour fixer le prix du pétrole au lieu d’utiliser le dollar.

L’Arabie saoudite, partenaire de longue date de l’Amérique dans la chaîne de domination pétrolière, s’éloigne maintenant de cette ancienne relation. Les tensions entre les Saoudiens et le Département d’État des États-Unis à propos de l’embargo plutôt surréaliste contre le Qatar ne sont qu’une partie d’une série de divisions. Avec l’augmentation de l’influence de la Chine dans la région, le courant dominant a finalement commencé à reconnaître que l’Arabie saoudite pourrait être « obligée »d’échanger du pétrole dans des devises autres que le dollar.

Pourquoi le pétrole est-il si important ? Parce que l’énergie, avec la monnaie, est la clé pour comprendre l’état de l’économie. Lorsque la demande d’énergie stagne, cela signifie généralement que l’économie stagne. Quand une nation a maintenu un monopole sur le commerce mondial de l’énergie en couplant sa monnaie au pétrole, une dépendance peut s’être formée et sa structure financière devient dépendante en étant continuellement rassasiée.

Foreign Policy a soutenu en 2009 que le commerce du pétrole en dollars n’est « rien de plus qu’une convention ». Je suis d’accord avec cela en partie ; c’est en effet une convention qui peut changer radicalement à tout moment. Mais Foreign Policy affirme qu’il n’y aurait pas de conséquence pour les États-Unis si et quand le changement aura lieu et que le dollar perdra son statut de pétro-monnaie. C’est absurde. Des milliards de dollars sont détenus à l’étranger et la fonction singulière de ces dollars est de réaliser le commerce international basé sur la « convention » du statut de réserve mondiale du dollar. À quoi servent ces dollars si le statut de réserve mondiale est abandonné ? La réponse est « à rien ».

Tous ces dollars reviendraient aux États-Unis par divers canaux. La psychologie du marché déclencherait immédiatement une perte massive de la valeur internationale du dollar, sans compter qu’une inflation incroyable serait en train de flamber chez nous. Ce processus a déjà commencé, et il semble de plus en plus que les prochaines années apporteront une vaste « réinitialisation » (comme la nomme le FMI) dans le rôle hégémonique de certaines monnaies.

Certaines personnes croient que ce sera une source de jouvence, un changement pour le meilleur. Ils pensent que la mort du dollar entraînera une « décentralisation » de l’économie mondiale et un « monde multipolaire », mais la situation est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Je reviendrai plus en détail dans mon prochain article sur les raisons pour lesquelles le dollar et l’économie américaine en général ont été prévus pour une démolition délibérée et comment cela se produira probablement. En ce qui concerne le pétrole et le statut de pétro-monnaie du dollar, les médias dominants sont parfaitement disposés à rendre compte des développements que j’ai mentionnés ici de manière éphémère, mais en même temps, ils ne sont absolument pas disposés à rendre compte des effets qui en résulteront ou du sens plus profond derrière ces événements. Ils vont broder autour des plus petites histoires, mais refuseront de reconnaître le sens général. C’est totalement contradictoire, mais c’est une attitude mûrement réfléchie.

Brandon Smith

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

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