France : 4 millions de personnes contraintes de renoncer à l’hygiène de base

France : 4 millions de personnes contraintes de renoncer à l’hygiène de base

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Un sondage Ifop de novembre 2025, réalisé pour l’association Dons Solidaires auprès de 4 002 adultes, révèle que près de 4 millions de Français renoncent à des produits d’hygiène essentiels — gel douche, dentifrice, déodorant, protections menstruelles — faute de moyens suffisants.
  • Parmi les travailleurs pauvres interrogés, 42 % déclarent avoir dû choisir entre acheter de la nourriture et des produits d’hygiène, et 60 % des familles monoparentales restreignent ces achats, contre 43 % de la population générale.
  • La privation hygiénique engendre un isolement social documenté : 46 % des personnes concernées disent avoir perdu confiance en elles, et un tiers se replie sur lui-même, comme l’observent les équipes des Restos du Cœur à Aubervilliers.
  • Face à ces contraintes, certaines femmes développent des stratégies d’adaptation — fabrication maison de lessive, déodorant à la pierre d’alun, alternatives aux protections menstruelles —, que l’article présente comme le signe d’une incapacité structurelle du niveau de vie ordinaire à couvrir des besoins ordinaires.
  • Dans quelle mesure les indicateurs macroéconomiques habituels sont-ils incapables de capter ce décrochage, qui contraint des actifs en emploi à arbitrer entre se nourrir et maintenir une hygiène de base ?

Nora a déchiré un vieux T-shirt pour en faire des protections menstruelles pour sa fille. Radia remplace les lingettes par de l’eau et du savon. Gélese fabrique sa lessive au bicarbonate et enseigne à ses adolescentes la confection d’un déodorant à la pierre d’alun. Ces images ne viennent pas d’un reportage sur une catastrophe humanitaire à l’autre bout du monde. Elles viennent de Montreuil, de Saint-Denis, d’Aubervilliers.

Un sondage Ifop réalisé en novembre 2025 pour l’association Dons Solidaires, sur un échantillon de 4 002 adultes, chiffre ce que ces témoignages illustrent : près de 4 millions de Français renoncent aujourd’hui à des produits d’hygiène essentiels faute de moyens. Gel douche, dentifrice, déodorant, protections menstruelles, ces produits que la plupart des ménages considèrent comme des achats automatiques sont devenus, pour une fraction significative de la population, des arbitrages douloureux.

Une privation qui isole

Les chiffres du sondage dessinent un tableau particulièrement sombre pour les travailleurs pauvres : un sur deux se dit angoissé par ses dépenses courantes, et 42 % déclarent avoir déjà dû choisir entre acheter de la nourriture et des produits d’hygiène. Ce ne sont pas des chômeurs découragés ni des personnes en rupture totale avec le marché du travail. Ce sont des actifs, des salariés, des mères qui élèvent seules leurs enfants avec un salaire et quelques aides.

«C’est une frustration de se priver, de se dire qu’on travaille mais que c’est pour payer le loyer, les factures, l’alimentation.»

Ce constat de Radia, assistante dentaire à Saint-Denis, mère célibataire de trois enfants touchant 1 500 euros par mois, résume une réalité que les statistiques peinent parfois à rendre concrète : le travail ne suffit plus à garantir une vie matériellement digne. Parmi les premières victimes de ce décrochage figurent les familles monoparentales. Selon la même étude, 60 % d’entre elles déclarent restreindre leurs achats d’hygiène pour des raisons budgétaires, contre 43 % de la population générale.

La privation ne s’arrête pas au corps. Elle atteint la vie sociale. 46 % des personnes concernées disent avoir perdu confiance en elles, et un tiers se replie sur lui-même. Yamina Bouadou, directrice de l’antenne d’Aubervilliers des Restos du Cœur, l’observe au quotidien, notamment chez des personnes âgées de plus en plus nombreuses à solliciter des couches pour adultes, produit extrêmement coûteux en grande surface. Ces personnes, dit-elle, «qui ne se sentent plus propres n’osent plus sortir». La précarité hygiénique devient ainsi une précarité sociale, un repli contraint sur l’espace domestique.

Ce que révèle l’économie de la débrouille

Face à cette contrainte, certaines femmes ont développé des stratégies d’adaptation remarquables de pragmatisme. Gélese, ancienne auxiliaire de vie haïtienne de 46 ans, sans emploi et actuellement à charge de deux adolescentes, a renoncé au maquillage, aux brushings, aux ongles vernis. Mais elle a refusé de sacrifier l’hygiène fondamentale. Elle fabrique sa propre lessive et initie ses filles au déodorant à la pierre d’alun. Cette économie domestique du nécessaire, ingénieuse et digne, ne doit cependant pas masquer ce qu’elle révèle : l’incapacité du niveau de vie ordinaire à couvrir des besoins ordinaires.

Une femme sur dix, selon le sondage, utilise des alternatives aux protections menstruelles commerciales, jugées trop coûteuses. Ce chiffre, à lui seul, dit quelque chose de l’état réel du pouvoir d’achat dans les franges basses des classes populaires. Il ne s’agit pas ici d’un arbitrage entre un bien de luxe et un bien courant. Il s’agit d’un arbitrage entre des produits de première nécessité, la nourriture d’un côté, l’hygiène de l’autre.

Ce que montre cette enquête, au fond, c’est la persistance d’une précarité structurelle que ni la croissance, ni les transferts sociaux existants ne parviennent à résorber pour les ménages les plus fragiles. Les dispositifs d’aide alimentaire ont leur pendant hygiénique, les associations distribuent des produits d’hygiène comme elles distribuent des denrées, mais la demande excède visiblement l’offre associative. Nora, Radia, Gélese ne sont pas des cas extrêmes. Elles sont, selon les données disponibles, représentatives de millions de situations similaires, silencieuses, invisibles aux statistiques agrégées du niveau de vie national.

La question que pose ce sondage ne relève pas de la charité ni de l’indignation morale. Elle est d’ordre économique et politique : dans un pays développé, le fait qu’un actif au travail soit contraint de choisir entre se nourrir et se laver constitue un indicateur de décrochage social que les indicateurs macroéconomiques habituels ne captent pas. Ce hiatus entre les chiffres globaux et les réalités quotidiennes mériterait d’être au cœur des débats sur le coût de la vie, autant, sinon plus, que les débats sur le panier moyen du consommateur.

IMPORTANT - À lire

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Source : lefigaro.fr

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