Enlèvements, rançons, violence : comment la richesse en cryptomonnaies attire une nouvelle criminalité

Enlèvements, rançons, violence : comment la richesse en cryptomonnaies attire une nouvelle criminalité

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Depuis janvier 2025, plus de 40 enlèvements et séquestrations liés aux cryptomonnaies ont été recensés en France, selon Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire, contre un phénomène encore « marginal » en 2024.
  • L’affaire David Balland, cofondateur de Ledger, enlevé et mutilé avant d’être libéré par le GIGN en janvier 2025, a cristallisé l’attention sur cette criminalité émergente, aboutissant à la mise en examen de sept personnes dont le commanditaire présumé.
  • Les enquêteurs décrivent une organisation en couches où les commanditaires, souvent localisés à l’étranger, recrutent des exécutants locaux maintenus dans l’ignorance jusqu’au dernier moment, compliquant considérablement les poursuites judiciaires.
  • L’article identifie trois vulnérabilités structurelles exploitées par les criminels : la traçabilité publique des blockchains, l’irréversibilité des transactions et l’absence quasi totale de culture de sécurité physique dans le secteur des cryptomonnaies.
  • Les dispositifs judiciaires et policiers parviendront-ils à briser la dynamique de cette menace désormais installée, alors que le nouveau parquet national anticriminalité organisée gérait déjà 13 enlèvements liés aux cryptos dès début avril 2025 ?

Depuis le début de l’année, la France traverse une vague inédite de violences physiques directement liées à la détention de cryptomonnaies. Plus de 40 séquestrations et enlèvements en lien avec ce secteur ont eu lieu sur le territoire national depuis janvier, selon Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire. Le chiffre est saisissant. Il documente l’émergence d’une criminalité organisée qui a trouvé dans l’économie des actifs numériques un terrain fertile, discret et particulièrement exposé à la prédation.

Ce phénomène n’est pas apparu du jour au lendemain. Encore « marginal » en 2024, il a connu une montée en puissance spectaculaire en 2025, avec une trentaine d’affaires recensées, selon Annabelle Vandendriessche, cheffe du Sirasco au ministère de l’Intérieur. La trajectoire est sans ambiguïté : ce qui relevait hier de l’incident isolé est devenu une tendance structurelle, avec ses modes opératoires propres, ses filières et ses commanditaires souvent localisés à l’étranger.

Une criminalité organisée adaptée à la richesse numérique

L’affaire David Balland, cofondateur de Ledger, a joué un rôle de révélateur en janvier 2025. Enlevé avec sa compagne, mutilé par ses ravisseurs avant d’être libéré grâce à un assaut du GIGN, il a incarné, aux yeux de l’opinion, ce que les spécialistes observaient déjà dans les statistiques : la richesse numérique attire désormais les mêmes formes de violence que la richesse traditionnelle. Sa compagne a, elle, été retrouvée ligotée dans un véhicule. Sept personnes ont été mises en examen, dont le commanditaire présumé, en avril.

Depuis, les faits se succèdent à un rythme préoccupant. Le 10 avril, à Anglet, cinq individus séquestrent une personne supposée détenir des cryptomonnaies, emportant bijoux de luxe, ordinateurs et téléphones. La BRI interpelle ensuite des suspects à la gare Montparnasse, des hommes venus du Nord qui auraient, selon Philippe Chadrys, commis une « erreur de cible », prenant les occupants actuels des lieux pour les précédents. Le 14 avril, une femme et son fils de 11 ans sont enlevés en Bourgogne contre une rançon en cryptomonnaies. Une centaine de gendarmes est mobilisée. Ils sont libérés le lendemain. Sept hommes sont placés en garde à vue.

« Les modes opératoires, les commanditaires, souvent à l’étranger, et la façon de cibler varient, le nom des cibles étant parfois révélé au dernier moment aux hommes de main. »

Cette phrase de Philippe Chadrys mérite qu’on s’y arrête. Elle décrit une organisation en couches, dans laquelle les exécutants sont délibérément maintenus dans l’ignorance jusqu’au dernier moment, une architecture conçue pour limiter les risques d’exposition des commanditaires et compliquer le travail judiciaire. Le fait que ces commanditaires se trouvent fréquemment à l’étranger ajoute une dimension transfrontalière qui complexifie considérablement les enquêtes et les poursuites.

Ce modèle criminel tire parti de plusieurs vulnérabilités structurelles propres au secteur des cryptomonnaies. D’abord, la publicité involontaire : les détenteurs de portefeuilles significatifs sont parfois identifiables via des forums, des réseaux sociaux, des événements professionnels ou des registres de transactions, les blockchains étant publiques par nature. Ensuite, l’irréversibilité des transferts : contrairement à un virement bancaire, une transaction en cryptomonnaie validée ne peut être annulée, ce qui rend la remise de fonds sous contrainte particulièrement efficace pour les extorqueurs. Enfin, la relative nouveauté du phénomène a laissé un vide dans les dispositifs de protection des acteurs du secteur.

L’État face à une menace qui déborde les cadres existants

La réponse institutionnelle s’organise. Le nouveau parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), entré en fonction début janvier 2025, gérait déjà 13 enlèvements liés aux cryptomonnaies début avril. Sa création répond au besoin de structures judiciaires spécialisées capables de traiter des affaires complexes, multijuridictionnelles, aux ramifications internationales. C’est un signal que l’État a pris la mesure du problème, même si la montée en charge du phénomène a visiblement précédé la mise en place des outils pour y répondre.

Les forces de l’ordre, elles, font preuve d’une réactivité notable : libération des otages en Bourgogne en moins de 24 heures, interpellations rapides à Montparnasse, assaut du GIGN dans l’affaire Balland. Mais cette réactivité opérationnelle ne suffit pas à endiguer un phénomène dont les moteurs se situent en amont : la visibilité croissante des détenteurs de cryptomonnaies, la facilité relative avec laquelle des commanditaires étrangers peuvent recruter des équipes d’exécution locales, et l’absence quasi totale de culture de sécurité physique dans un secteur habitué à penser la protection en termes informatiques.

La question qui se pose désormais est celle de la prévention autant que de la répression. Les acteurs institutionnels du secteur, startups, fonds et plateformes d’échange, disposent rarement des protocoles de sécurité physique que l’on trouve dans les établissements bancaires traditionnels. La richesse numérique ne produit pas automatiquement les réflexes de protection qui accompagnent la richesse traditionnelle. C’est précisément cet écart que les réseaux criminels ont appris à exploiter.

Quarante affaires en quelques mois, des commanditaires à l’étranger, des exécutants recrutés localement, des cibles identifiées via les traces numériques de leur richesse : le tableau que dressent les responsables de la police judiciaire et du ministère de l’Intérieur est celui d’une menace désormais installée, dotée de méthodes rodées et d’une capacité d’adaptation rapide. La question de savoir si les dispositifs judiciaires, policiers et préventifs parviendront à en briser la dynamique avant qu’elle ne s’étende davantage reste, à ce stade, ouverte.

IMPORTANT - À lire

Enlèvements, rançons, commanditaires à l'étranger… la criminalité autour des cryptomonnaies révèle des dynamiques géopolitiques et criminelles bien plus profondes. Notre revue les décrypte chaque mois.

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Source : 20minutes.fr

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