Barrot furieux contre France 2 après l’interview de Lavrov : bientôt le retour du ministre de l’Information ?

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Jean-Noël Barrot a publiquement critiqué France 2 après l’interview de Lavrov, s’improvisant directeur éditorial du service public — une confusion des rôles qui soulève de sérieuses questions sur la liberté de la presse.
  • Léa Salamé a pourtant mis Lavrov face aux preuves des crimes de guerre russes. La Société des journalistes de France Télévisions monte au créneau pour défendre l’interview, contredisant les accusations de complaisance.
  • France 2 a accepté de diffuser l’intégralité de l’entretien, une condition posée par Moscou. Cette concession éditoriale soulève un vrai débat déontologique — celui que le gouvernement français a soigneusement évité d’ouvrir.
  • Barrot aurait-il préféré que les Français ignorent le discours de Lavrov ? Car réduire la propagande au silence ne la fait pas disparaître : elle prive surtout le téléspectateur d’une confrontation directe avec elle.

La polémique suscitée par l’interview de Sergueï Lavrov sur France 2, jeudi 26 mars au soir, a offert un spectacle révélateur : celui d’un ministre des Affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, se permettant de critiquer publiquement une rédaction pour avoir tout simplement fait son travail. En déplorant que Lavrov ait pu « dérouler tranquillement sa propagande », Barrot a commis une confusion grave entre le rôle d’un journaliste et celui d’un porte-parole gouvernemental. Cette confusion mérite d’être nommée.

Interviewer le chef de la diplomatie d’un pays en guerre, fût-il un adversaire déclaré de la France, est un acte journalistique légitime. C’est même, dans une certaine mesure, un acte nécessaire. Comprendre ce que pense, dit et argumente l’autre partie dans un conflit majeur qui mobilise des milliards d’euros européens et engage la sécurité du continent n’est pas de la complaisance. C’est de l’information. Philippe Corbé, directeur de l’information de France Télévisions, l’a d’ailleurs rappelé sans détour : interviewer Lavrov, « acteur majeur de la guerre au Moyen-Orient » et « allié » de l’Iran, « a un intérêt journalistique évident ».

« Répéter des mensonges à une heure de grande écoute n’en fait pas des vérités. »

Certes. Mais la phrase de Jean-Noël Barrot, aussi juste soit-elle dans son principe, ne répond pas à la vraie question. Si les mensonges ne deviennent pas des vérités par la répétition, ils ne disparaissent pas non plus par le silence. Lavrov parle, que France 2 l’interviewe ou non. Ses éléments de langage circulent, ses positions sont diffusées dans le monde entier. Refuser de l’interroger sur une chaîne française ne prive pas Lavrov d’une tribune : cela prive simplement le téléspectateur français d’un regard direct sur ce discours et d’une confrontation publique avec lui.

Quand le gouvernement se mêle de faire la leçon aux journalistes

Ce qui est troublant dans la réaction de Barrot, c’est son ton. Non pas celui d’un citoyen exprimant une opinion, mais celui d’un ministre qui, depuis son poste régalien, juge qu’une interview diffusée sur le service public n’aurait pas dû l’être sous cette forme. C’est une forme de pression sur l’audiovisuel public qui devrait inquiéter bien au-delà du seul cas Lavrov. La liberté de la presse ne se défend pas seulement quand on approuve les sujets traités.

La Société des journalistes de France Télévisions a d’ailleurs pris la défense de Léa Salamé, soulignant qu’elle avait mis Lavrov « devant les faits », en évoquant les frappes sur les écoles et les hôpitaux et les milliers de civils ukrainiens tués. « Elle lui a dit que nous en avons les preuves sur le terrain », a insisté son président Valéry Lerouge. Ce témoignage de l’intérieur compte davantage que les indignations extérieures, souvent formulées sans avoir regardé l’intégralité d’un entretien d’une heure mis en ligne.

Il est par ailleurs piquant de constater que les critiques les plus virulentes s’en prennent à l’absence de confrontation sur des crimes de guerre spécifiques, tout en ignorant que l’exercice d’une interview diplomatique obéit à des contraintes de format, de durée et de contexte. Les chercheurs et experts qui dressent la liste des horreurs auraient-ils préféré que Lavrov raccroche, privant le public français de cet échange ? La question mérite d’être posée.

Le vrai débat : comment traiter la parole de l’adversaire ?

Il existe une vraie question journalistique et déontologique dans cette affaire. Elle porte sur les conditions de l’interview : la Russie avait exigé que « l’intégralité de l’interview soit montrée ». France Télévisions a accepté cette condition, au nom d’une « pratique de transparence » qui, selon elle, « se développe ». On peut légitimement débattre de cette concession. Accepter une condition posée par un gouvernement étranger sur la diffusion d’une interview soulève en effet une question d’indépendance éditoriale réelle.

Mais cette discussion-là, sérieuse et utile, est précisément celle que le gouvernement français n’a pas ouverte. Barrot n’a pas critiqué la condition posée par Moscou. Il a critiqué l’interview elle-même, son existence, son contenu supposément complaisant. Ce glissement est révélateur : il ne s’agissait pas de défendre l’indépendance des médias, mais de reprocher à France 2 d’avoir offert une visibilité à un discours que le Quai d’Orsay aurait préféré étouffer.

Dans un contexte où France Télévisions est sous la surveillance d’une commission d’enquête parlementaire sur sa « neutralité », ce type de pression ministérielle publique est d’autant plus malvenu. Le service public audiovisuel n’a pas à rendre des comptes au gouvernement sur ses choix éditoriaux. C’est précisément pour cela qu’il est public et non gouvernemental. La nuance n’est pas sémantique : elle est fondatrice.

Que Lavrov mente, manipule et instrumentalise chaque tribune qui lui est offerte, personne n’en doute sérieusement. Mais la réponse à la propagande russe ne saurait être le silence imposé sur le service public français. Elle doit être la contradiction rigoureuse, le fact-checking et le contexte. France 2 a choisi d’interviewer Lavrov. Jean-Noël Barrot aurait mieux fait de laisser les journalistes faire leur métier plutôt que de s’improviser directeur éditorial de la télévision publique.

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