🔥 Les essentiels de cette actualité
- Dix ans après les attentats de Zaventem et Maelbeek, des portraits de victimes exposés pour les commémorations ont été retrouvés arrachés et jetés au sol au rond-point Schuman, à Bruxelles.
- « C’est comme si on nous frappait une seconde fois » : les mots d’une victime résument une violence symbolique qui dépasse la simple dégradation et rouvre des blessures jamais refermées.
- Derrière cet acte, une réalité qui dérange : la mémoire du terrorisme repose sur des associations à bout de souffle, pendant que l’État et les institutions européennes regardent ailleurs.
- Que s’est-il vraiment passé ce soir-là, et pourquoi ce moment précis ? Le timing et le choix de la cible interrogent profondément sur la nature de ce geste.
Il y a quelque chose d’insupportable dans ce qui s’est passé au rond-point Schuman, à Bruxelles, en cette fin mars 2026. Des portraits monumentaux, deux mètres sur deux, représentant des victimes des attentats du 22 mars 2016 ont été retrouvés arrachés, mutilés, jetés au sol. Ces visages que l’association Life for Brussels avait choisi d’exposer précisément sur le chemin des commémorations, entre le monument aux victimes de la rue de la Loi et le Résidence Palace, ont été profanés. Dix ans après les bombes de Zaventem et de Maelbeek, qui avaient tué 32 personnes et blessé près de 350 autres, c’est la mémoire elle-même que l’on semble avoir voulu frapper.
Une victime, citée dans le communiqué de l’association, a trouvé les mots justes, trop justes, d’une précision qui fait mal :
« Je n’arrive pas à contenir mes larmes, je frissonne de tout mon corps devant ces photos mutilées… C’est comme si on nous frappait une seconde fois. Voir nos visages ainsi jetés à terre, c’est d’une violence insoutenable que je ne peux expliquer. »
Cette phrase dit tout. La violence terroriste inflige deux blessures : celle du corps, immédiate et brutale, et celle qui dure, l’atteinte à la dignité, à la reconnaissance, au droit d’être vu et pleuré. Lorsqu’une société commémore avec soin, elle affirme que ces vies comptaient. Lorsque des mains anonymes brisent cette commémoration, elles disent l’inverse. Ce geste, quelle qu’en soit la motivation exacte, et l’association a raison d’attendre les conclusions de l’enquête avant de trancher sur son caractère délibéré, produit un effet objectif : effacer, humilier, réduire au silence.
La mémoire n’est pas un droit acquis
Ce que révèle cet incident, c’est à quel point la mémoire des victimes du terrorisme reste fragile, dépendante d’efforts militants constants et financièrement précaire. Life for Brussels n’est pas une institution d’État. C’est une association qui lutte, avec des moyens épuisés selon ses propres mots, pour que les visages de ces hommes et de ces femmes ne disparaissent pas dans l’oubli confortable que certains appelleraient, pudiquement, le « vivre ensemble ».
L’exposition avait pourtant eu un écho réel. Présentée place de la Monnaie, puis au Parlement fédéral, elle avait permis à des milliers de personnes de mettre un visage, une histoire, une voix sur ce que les médias avaient résumé à un bilan chiffré. Ce travail de personnalisation de la mémoire est essentiel : il résiste à l’abstraction, à la neutralisation progressive du souvenir. Et c’est précisément ce travail qui a été vandalisé, si tant est que le mot convienne à quelque chose d’aussi délibérément symbolique dans son choix de cible et de moment.
Car le timing mérite d’être souligné. Ces dégradations ont été constatées dans le cadre direct des commémorations du dixième anniversaire. On ne profane pas par hasard une exposition mémorielle installée pour une date aussi chargée. Même en restant prudent sur les intentions, ce que la rigueur intellectuelle commande, il est difficile de ne pas ressentir dans ce geste quelque chose qui dépasse la délinquance ordinaire. Une exposition, des portraits de victimes du terrorisme islamiste, dans le quartier européen de Bruxelles : le contexte n’est pas anodin.
Ce que l’on doit aux victimes
Face à cela, que peut-on dire qui ne soit pas vain ? D’abord, que l’enquête doit aller à son terme, avec toute la rigueur et la transparence nécessaires. Les victimes et leurs proches ont le droit de savoir exactement ce qui s’est passé et pourquoi. La prudence de l’association est respectable ; elle ne doit pas, cependant, devenir un prétexte à l’édulcoration des conclusions si celles-ci se révèlent accablantes.
Ensuite, que le financement de cette mémoire ne peut pas reposer indéfiniment sur la seule générosité militante. Life for Brussels lance un appel aux dons parce que ses moyens sont « épuisés ». Une société qui laisse des associations de victimes du terrorisme quémander pour réimprimer les portraits de leurs morts a quelque chose à se reprocher. L’État belge et les institutions européennes installées à deux pas du rond-point Schuman ont les moyens d’assurer que cette mémoire soit protégée, entretenue et financée dignement. La question de savoir pourquoi ce n’est pas le cas mérite d’être posée franchement.
Enfin, il y a dans les derniers mots de l’association quelque chose qui force le respect et donne la mesure de ce que signifie témoigner malgré tout : « Nous ne voulons pas laisser ces visages meurtris au sol. Nous voulons qu’ils se relèvent pour que leur message continue de circuler. » Ce sont des victimes et leurs soutiens qui parlent ainsi, non avec haine, non avec désir de vengeance, mais avec cette volonté têtue de faire que la vérité de leur souffrance reste visible. C’est le minimum que la société leur doit : que cette volonté ne se heurte ni à l’indifférence ni à l’hostilité.
Dix ans après le 22 mars 2016, les portraits jetés au sol à Schuman rappellent que le combat pour la mémoire n’est jamais définitivement gagné. Il se mène chaque jour, contre l’oubli, contre la lâcheté et parfois contre des mains qui préféreraient que ces visages disparaissent. Ils ne disparaîtront pas.
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