🔥 Les essentiels de cette actualité
- Nommée jurée au CNC pour distribuer des aides publiques, la streameuse Ultia a déclaré en direct qu’elle refuserait tout dossier venant d’un créateur d’extrême droite — avant même d’avoir siégé une seule fois.
- Derrière la révocation express d’Ultia se cache une question bien plus dérangeante : sur 3 millions d’euros distribués chaque année, aucun bénéficiaire identifié ne semble afficher une sensibilité autre que de gauche.
- Jean Massiet, Streetpress, ZawaProd… Les chiffres compilés sur 2019-2025 révèlent un paysage de bénéficiaires étrangement homogène, pour un dispositif censé financer l’ensemble des créateurs français.
- Le CNC a agi vite pour limoger Ultia, mais l’opacité sur la composition des jurys et l’absence de contrôle indépendant laissent entières les conditions d’un biais systémique.
L’affaire Ultia aurait pu se réduire à une anecdote de l’écosystème numérique : une streameuse imprudente, des propos maladroits, une révocation expéditive. Le CNC a mis fin « avec effet immédiat » aux fonctions de Carla Giardina, connue sous le pseudonyme d’Ultia, au sein de la commission chargée d’attribuer des aides publiques aux créateurs de contenus. La jeune femme n’avait pas encore siégé une seule fois. Elle avait pourtant eu le temps, en direct sur Twitch, de dessiner l’esprit dans lequel elle comptait exercer ses fonctions.
« Si c’est un projet proposé délibérément par quelqu’un d’extrême droite, désolé, ben non, en fait ! »
Cette phrase, lâchée avec une désinvolture confondante, résume à elle seule le problème. Non pas dans sa brutalité de ton, les réseaux sociaux ont leurs codes, mais dans ce qu’elle révèle d’une conception de la mission publique. Ultia n’était pas en train de commenter l’actualité depuis son canapé. Elle venait d’être nommée jurée par une institution de l’État, chargée de distribuer de l’argent prélevé sur l’ensemble des contribuables français. Et elle annonçait, en substance, qu’elle ferait le tri selon ses sympathies politiques. Elle ajoutait, avec la même franchise, qu’elle entendait « saucer », favoriser, les dossiers portés par ses proches. Ce n’est pas de la maladresse. C’est la description d’un conflit d’intérêts assumé.
Dans sa vidéo de réponse, la streameuse s’est défendue en contestant l’idée même de neutralité : « Un jury ne peut pas être objectif. C’est impossible ! » L’argument mérite d’être pris au sérieux avant d’être réfuté. Il est vrai qu’aucun être humain ne décide dans le vide de toute subjectivité. Mais confondre subjectivité inévitable et discrimination revendiquée, c’est précisément ce que l’État de droit s’efforce d’empêcher depuis des siècles. Les règles de déontologie, les obligations de réserve, les procédures de récusation existent précisément pour contenir ce biais naturel, pas pour en faire une méthode de travail. Qu’Ultia affirme n’avoir jamais été informée d’un « devoir de réserve » est peut-être sincère, et si c’est le cas, c’est une défaillance organisationnelle du CNC qu’il faudra corriger. Mais l’ignorance d’une règle n’en annule pas le fondement.
Un déséquilibre que les chiffres peinent à démentir
La révocation d’Ultia règle la question du symbole. Elle ne règle pas celle du fond. Car ce que l’affaire met en lumière, c’est une interrogation plus ancienne et plus sérieuse sur l’orientation des fonds distribués par le dispositif CNC Talent, désormais rebaptisé, depuis sa création en 2017. Ce programme dispose d’une enveloppe de 3 millions d’euros par an et a soutenu plus de 700 créateurs en près d’une décennie.
Le compte X « Twitch Gauchiste », dont le nom indique qu’il n’est pas lui-même sans biais, a compilé une liste de bénéficiaires identifiés sur la période 2019-2025. Le constat qu’il en tire est sans ambiguïté : « Parmi les bénéficiaires étudiés, nous n’avons pas identifié de personnalités politisées affichant une orientation autre que de gauche. » Les chiffres cités parlent d’eux-mêmes. Jean Massiet, vidéaste politique qui refuse publiquement d’inviter des élus du Rassemblement national sur son plateau, aurait perçu 160 000 euros entre 2019 et 2025. Le média Streetpress, décrit comme « ouvertement anti-police », aurait bénéficié de 43 000 euros en 2023, auxquels s’ajouteraient 27 000 euros pour une série consacrée à « la supposée extrême droite ». ZawaProd, structure hébergeant le créateur Raz, proche de Jean-Luc Mélenchon, aurait reçu plus de 100 000 euros en six ans.
Ces chiffres sont relayés et commentés par plusieurs observateurs, dont un journaliste de CNews, qui y voit la « partie émergée » d’un « entre-soi culturel et militant ». La formule est peut-être polémique dans sa forme, mais la question qu’elle pose est légitime dans son fond : comment se fait-il qu’un dispositif public, financé par une taxe prélevée sur les billets de cinéma achetés par l’ensemble des Français, aboutisse à un paysage de bénéficiaires aussi homogène sur le plan des sensibilités politiques ?
On objectera que le règlement du dispositif ne mentionne aucune couleur politique et s’appuie sur des critères comme « l’innovation » ou la « diversité culturelle ». C’est exact. Mais l’opacité qui entoure la composition du jury, le CNC ne précisant pas les modalités de nomination de ses douze membres, et l’absence de toute procédure publique de contrôle a posteriori créent les conditions dans lesquelles un biais systémique peut s’installer sans jamais être explicitement décidé. Nul besoin de complot : il suffit que les réseaux qui désignent les jurés et ceux qui déposent les dossiers se recoupent suffisamment pour que la distribution des fonds reflète, mécaniquement, la sociologie d’un milieu.
La neutralité de l’État n’est pas une option
C’est là que réside le vrai problème institutionnel. L’État n’a pas à choisir ses récits. Un dispositif public d’aide à la création ne peut pas, sans trahir sa mission, devenir l’instrument de financement préférentiel d’une famille politique ou d’un courant de pensée, même involontairement, même au nom de critères qui paraissent neutres en surface. La légitimité de la dépense publique repose sur une promesse implicite : celle que chaque contribuable, quelle que soit sa sensibilité, peut bénéficier des services que ses impôts financent, ou au moins que ces services ne sont pas retournés contre lui.
Cette promesse est mise à rude épreuve lorsque des jurés annoncent publiquement qu’ils excluront des candidats en raison de leur orientation politique. Elle l’est tout autant lorsque, sur des années et des millions d’euros distribués, il devient impossible d’identifier un seul bénéficiaire qui ne partage pas les convictions du cœur du jury. Ultia a eu le tort de dire tout haut ce que la structure du système dit tout bas.
La réponse du CNC, rapide, ferme et sans appel, est nécessaire mais insuffisante. Elle traite le symptôme. Pour traiter le mal, il faudrait ouvrir les données de manière exhaustive, rendre publique la composition et les modalités de désignation des jurys, et instituer un contrôle indépendant de la répartition idéologique des aides. Non pour imposer des quotas politiques, ce serait absurde, mais pour garantir que le filtre de sélection n’est pas lui-même une expression de préférence partisane. Une institution qui se veut arbitre ne peut se permettre d’être perçue comme un acteur. Et quand la perception rejoint la réalité des faits, l’urgence n’est plus de communication : elle est de réforme.
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