Audiovisuel public : les révélations de Jacques Cardoze sur les enquêtes orientées

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Après 27 ans de carrière à France Télévisions, un ancien cadre brise l’omerta devant une commission parlementaire : des journalistes n’oseraient plus s’exprimer librement au sein de la rédaction du service public.
  • Une enquête à charge sur Jordan Bardella aurait été commandée juste avant les européennes 2024, tandis que La France insoumise n’aurait jamais fait l’objet d’aucune investigation — et ce, pour une raison stupéfiante.
  • Des contrats de confidentialité financés par l’argent public auraient été utilisés pour acheter le silence sur des situations jugées « plus graves » : une pratique aux implications juridiques et démocratiques majeures.
  • Ces révélations, faites sous serment et avec des noms, des faits, des mécanismes précis, placent désormais la commission d’enquête parlementaire face à ses responsabilités.

Il a fallu vingt-sept ans de carrière au sein de France Télévisions, et une convocation devant une commission d’enquête parlementaire, pour que Jacques Cardoze dise publiquement ce que beaucoup dans la profession murmurent depuis longtemps. L’ancien rédacteur en chef, qui a notamment présenté Complément d’enquête, a choisi de rompre le silence. Non pas, dit-il, pour régler des comptes personnels, mais pour « ceux qui n’osent plus débattre, ceux qui subissent ». Cette précaution oratoire mérite attention : si des journalistes de l’audiovisuel public n’osent plus s’exprimer librement en interne, c’est que quelque chose de sérieux se passe dans ces rédactions financées par l’argent du contribuable.

Ce que Cardoze décrit n’est pas un simple désaccord éditorial entre collègues. C’est une mécanique orientée, cohérente et qui semble avoir été assumée par la hiérarchie. Il affirme ainsi qu’une consigne aurait été transmise au rédacteur en chef Hugo Plagnard pour réaliser une enquête sur Jordan Bardella, peu avant les élections européennes de 2024, avec pour instruction explicite qu’il « ne fallait pas la rater ». Une enquête commandée sur un adversaire politique identifié, dans la période la plus sensible du calendrier électoral : difficile de ne pas voir là une intention politique délibérée.

Un sens unique, une immunité pour les uns

Mais ce qui accable davantage encore la direction de France Télévisions, ce n’est pas seulement ce qui a été fait, c’est ce qui n’a jamais été entrepris. Cardoze est explicite :

« Cette émission consacre des dizaines d’émissions à Nicolas Sarkozy, à toutes les personnalités de la droite, et à quelques personnes de partis socialistes, et il n’y a personne pour enquêter sur la France insoumise. »

Cette asymétrie ne relève pas du hasard éditorial. Elle révèle une architecture de traitement différencié selon l’appartenance politique des cibles. Et l’explication rapportée par Cardoze, une journaliste qui aurait refusé d’enquêter sur le mouvement de Jean-Luc Mélenchon au motif que « la France insoumise faisait partie de ceux qui donnaient des dossiers à l’émission », est proprement stupéfiante. Voilà décrit, noir sur blanc, un système de connivence : des sources militantes alimentent une rédaction du service public, qui en retour s’abstient de les exposer. C’est l’inverse du journalisme d’investigation. C’est son détournement.

On mesure l’étendue du problème quand on considère l’audience de ces émissions. Complément d’enquête, Cash Investigation, Envoyé spécial, ces programmes jouissent d’une réputation de sérieux auprès d’un large public, qui leur fait confiance précisément parce qu’ils se présentent comme indépendants et rigoureux. Lorsque cette réputation sert en réalité de caution à une sélection orientée des sujets et des cibles, la tromperie est d’autant plus grave qu’elle est habillée de vertu.

L’argent public ne peut acheter le silence

Jacques Cardoze a également évoqué l’existence de « contrats de confidentialité » financés sur fonds publics, dans des situations qu’il qualifie de « plus graves » et qui « interrogent ». Il s’est refusé à en dire davantage, invoquant la protection de ses sources. Mais la question qu’il pose est fondamentale : peut-on, dans un service public, imposer contractuellement le silence sur certains faits avec de l’argent appartenant aux citoyens ? La réponse ne souffre aucune ambiguïté juridique ni morale. Le service public de l’audiovisuel est financé par le contribuable ; il lui doit des comptes, pas des clauses de confidentialité.

Ce que Cardoze formule sobrement mais fermement mérite d’être entendu dans toute sa portée : « Un service public fort doit être exemplaire. Mais surtout, il ne doit jamais craindre la vérité. » C’est une exigence démocratique élémentaire. Une chaîne publique qui redoute que la vérité sur son propre fonctionnement soit connue a perdu toute légitimité à se poser en gardienne de l’information.

La commission d’enquête parlementaire qui a reçu ces témoignages, dont celui de Cardoze aux côtés de Michel Drucker et de Patrick Sébastien, a donc entre les mains des éléments sérieux. La question n’est plus de savoir si des biais existent à France Télévisions : un cadre de vingt-sept ans les a décrits sous serment, avec des noms, des faits, des mécanismes. La question est de savoir si les représentants du peuple auront la volonté de tirer les conséquences de ce qu’ils ont entendu. Car si l’audiovisuel public doit exister, ce qui est un choix politique en soi, il ne peut pas exister comme instrument de sélection des adversaires à abattre et des alliés à protéger. Ce serait trahir à la fois le journalisme et le service public.

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