🔥 Les essentiels de cette actualité
- En 2022, 92 % des Alsaciens ont réclamé leur autonomie administrative face à la région Grand Est. Pourtant, dix présidents de région s’y opposent farouchement — en brandissant un argument surprenant.
- Le texte défendu à l’Assemblée nationale n’est pas une initiative d’extrême droite : il vient directement du camp macroniste. Alors pourquoi cette levée de boucliers tous bords confondus ?
- Derrière les grands discours sur l’unité nationale, les barons régionaux craignent surtout un précédent : si l’Alsace obtient gain de cause, d’autres régions artificielles pourraient suivre.
- La réforme Hollande de 2015 a fabriqué des mastodontes sans âme, que leurs habitants peinent à s’approprier. L’Alsace en est le révélateur le plus éclatant.
Il y a quelque chose de savoureux, et de révélateur, dans la séquence politique qui se joue autour de la question alsacienne. D’un côté, 92 % des Alsaciens consultés en 2022 ont exprimé leur souhait de voir leur région retrouver une existence administrative autonome, hors de la vaste région Grand Est créée par la réforme Hollande de 2015. De l’autre, dix présidents de région montent au créneau pour dénoncer… une manœuvre d’extrême droite. L’argument est commode. Il est aussi parfaitement malhonnête.
Rappelons les faits avec précision. Le texte soumis à l’Assemblée nationale ce mardi 7 avril a été déposé par le groupe macroniste Ensemble pour la République. Il vise à permettre à l’Alsace de quitter la région Grand Est et de redevenir une région administrative à part entière, conformément à ce que réclame la Collectivité européenne d’Alsace depuis sa création en janvier 2021. Ce n’est donc pas un texte d’opposition radicale, encore moins une initiative d’un groupe identitaire ou nationaliste. C’est une proposition issue du camp présidentiel, adossée à une consultation citoyenne sans ambiguïté.
Quand les barons régionaux confondent leurs intérêts et l’intérêt général
La tribune des dix présidents de région, publiée ce dimanche, mérite que l’on s’y arrête. Parmi les signataires : Franck Leroy pour le Grand Est, Valérie Pécresse pour l’Île-de-France, Carole Delga pour l’Occitanie, Xavier Bertrand pour les Hauts-de-France. Des sensibilités politiques variées, réunies dans une défense commune de leurs baronnies administratives respectives.
« À une époque où le vivre ensemble national se délite et se trouve même en danger, il faut recoudre plutôt que déchirer, rassembler plutôt que dépecer, fédérer plutôt que diviser. »
La formule est belle. Mais elle dissimule mal l’essentiel du propos, qui est un aveu : « Ce texte servira, s’il acquiert force de loi, à chaque lobby local à revendiquer autonomie et indépendance. » Voilà le véritable moteur de cette opposition. Ce n’est pas la défense de l’unité nationale qui anime ces élus, c’est la crainte du précédent. Si l’Alsace obtient gain de cause, d’autres populations, dans d’autres régions fabriquées de toutes pièces par la technocratie parisienne, pourraient formuler des demandes similaires. Et l’édifice, construit contre l’avis des populations concernées, commencerait à vaciller.
Car c’est bien là le cœur du problème. La loi NOTRe de 2015 n’a pas produit des régions vivantes, ancrées dans une réalité culturelle et historique. Elle a fabriqué des entités de gestion, des périmètres tracés sur une carte par des techniciens soucieux d’économies d’échelle et de « taille européenne ». François Hollande écrivait en 2014 que les régions existantes étaient « à l’étroit dans des espaces hérités de découpages administratifs remontant au milieu des années 1960 ». La solution retenue fut d’agrandir encore, au point de produire des mastodontes comme la Nouvelle-Aquitaine, qui court des Pyrénées jusqu’aux confins du Maine-et-Loire, ou l’Occitanie, qui va des portes de Marseille jusqu’à Tarbes. Des régions immenses, sans cohérence vécue, que leurs habitants peinent à habiter autrement que sur le papier de leur carte d’identité administrative.
L’Alsace n’est pas un lobby : elle est une réalité
L’Alsace, elle, n’est pas une abstraction. Elle est une terre dont l’identité s’est forgée dans les soubresauts les plus douloureux de l’histoire européenne, annexions, guerres, retours successifs, et dont les habitants ont développé un attachement à leur particularité culturelle, linguistique et institutionnelle qui n’a rien d’artificiel. Assimiler la demande alsacienne à un « cheval de bataille de l’extrême droite » revient à nier la légitimité d’un vote démocratique massif : 92 % de soutien à une consultation citoyenne, ce n’est pas un caprice régionaliste, c’est une expression populaire qui devrait, dans un régime qui se dit démocratique, peser lourd dans la balance.
L’argument de la contagion, agité par les présidents de région pour justifier leur refus, se retourne d’ailleurs contre eux. Si d’autres populations, dans d’autres régions artificielles, devaient à leur tour réclamer davantage d’autonomie ou de reconnaissance, ne serait-ce pas le signe que la réforme Hollande a échoué à créer des entités dans lesquelles les citoyens se reconnaissent ? La vraie question n’est pas de savoir comment empêcher l’Alsace de partir. Elle est de comprendre pourquoi tant de Français ne se sentent représentés ni par leurs régions, ni par leurs institutions nationales.
Brandir le spectre de l’extrême droite pour discréditer une demande portée par 92 % des Alsaciens et défendue par un groupe macroniste, c’est une manœuvre politique, pas un argument institutionnel. Elle révèle surtout le réflexe d’une classe d’élus régionaux qui a construit sa puissance sur des périmètres imposés d’en haut et qui refuse de soumettre ces périmètres au verdict des populations. En voulant « fédérer plutôt que diviser », ils choisissent en réalité de maintenir une union administrative contre la volonté de ceux qu’ils sont censés représenter. C’est une étrange conception de la démocratie locale.
IMPORTANT - À lire
L'Alsace réclame son autonomie à 92 %, et des barons régionaux lui opposent leurs intérêts. Ce type de bras de fer entre élus et citoyens, notre revue papier l'analyse chaque mois en profondeur.
Décryptages géopolitiques, rapports de force institutionnels, démocraties sous tension : abonnez-vous pour recevoir chaque mois une analyse sans concession de l'actualité qui façonne la France et l'Europe.
