🔥 Les essentiels de cette actualité
- Lors d’une soirée électorale sur franceinfo, l’éditorialiste vedette Nathalie Saint-Cricq a comparé Éric Ciotti à Mussolini et méprisé une cadre de LFI, croyant son micro coupé.
- Une suspension d’une semaine et des excuses officielles ont suivi — mais la formule choisie par la journaliste esquive soigneusement la vraie question sur ses convictions profondes.
- Derrière le dérapage, c’est la culture implicite d’un milieu professionnel entier qui se révèle : quand tout le monde pense pareil, on ne surveille plus ce qu’on dit en off.
- Le service public a une obligation d’équité que les médias privés n’ont pas. Une semaine de suspension suffit-elle vraiment à y répondre ?
Il y a des dérapages qui en disent long. Pas seulement sur celui qui les commet, mais sur le milieu dans lequel ils sont possibles, sur les réflexes qu’ils révèlent, sur la culture ambiante qu’ils trahissent malgré les précautions d’usage. Le micro ouvert de Nathalie Saint-Cricq, lors de la soirée électorale des municipales sur franceinfo, est de ceux-là.
Les faits sont simples. L’éditorialiste vedette du service public, croyant son micro coupé, a désigné Éric Ciotti, arrivé largement en tête à Nice, par le prénom de Benito, celui de Mussolini. Puis, dans la même soirée, elle a commenté l’attente du discours de Manuel Bompard d’une formule méprisante à l’égard d’Imane Hamel, cadre de La France insoumise : « C’est qui la petite ? » Deux sorties, deux micros supposément fermés, une seule leçon.
Le micro ouvert comme révélateur
La sanction ne s’est pas faite attendre : Philippe Corbé, le nouveau patron de l’information de France Télévisions, a retiré Nathalie Saint-Cricq de l’antenne pour une semaine, lui interdisant notamment de participer à la soirée du second tour. La présidente des chaînes publiques, Delphine Ernotte, aurait, selon Le Parisien, vivement réagi. Les excuses officielles ont suivi, sur X d’abord, puis en direct, avec cette formulation soigneusement pesée de la journaliste elle-même : « des propos qui étaient inappropriés et déplacés, qui relèvent d’un manque de discernement de ma part ».
« J’ai tenu tout à l’heure à l’antenne des propos qui étaient inappropriés et déplacés, qui relèvent d’un manque de discernement de ma part. »
Un manque de discernement. La formule est habile, presque juridique. Elle désigne une erreur de procédure, croire le micro éteint, plutôt qu’une erreur de fond. Ce faisant, elle esquive la vraie question : pourquoi ces mots-là, à ce moment-là, sur cet homme-là ? Le « manque de discernement » n’est pas d’avoir pensé ce qu’elle a pensé. C’est d’avoir laissé échapper ce qu’elle pensait.
Et c’est précisément là que l’incident cesse d’être anecdotique. Dans les coulisses des plateaux de télévision, les journalistes ont le droit d’avoir des opinions, comme tout le monde. Mais lorsqu’un éditorialiste du service public, payé par le contribuable, révèle en creux une grille de lecture qui assimile un élu victorieux à un dictateur fasciste, le problème n’est plus personnel. Il est structurel. Il touche à la question de la neutralité, ou du moins de l’équité, que les Français sont en droit d’attendre d’un média financé par leur argent.
On notera d’ailleurs que la double sortie de la soirée suit une logique asymétrique dans sa réception. L’allusion mussolinienne à Ciotti a provoqué une onde de choc immédiate, des excuses publiques en bonne et due forme, et une suspension. Le « C’est qui la petite ? » à propos d’une responsable des Insoumis a, lui, suscité la colère des mélenchonistes, protestation légitime, mais n’a pas semblé peser du même poids dans la décision de sanction. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est la première remarque, celle dirigée contre un élu étiqueté à droite, qui a mis en branle la machine institutionnelle.
Le service public face à son miroir
Nathalie Saint-Cricq n’est pas n’importe qui dans le paysage audiovisuel français. Elle a animé le débat d’entre-deux-tours de la présidentielle 2017. Son visage est associé, dans l’esprit de millions de Français, à la solennité républicaine des grands rendez-vous électoraux. Ce n’est pas une chroniqueuse d’opinion revendiquée, dont les partis pris seraient le fond de commerce assumé. C’est une figure institutionnelle du service public. Et c’est précisément ce statut qui rend l’incident si révélateur.
Car le problème n’est pas qu’un journaliste ait des convictions, c’est inévitable, c’est même sain. Le problème est que certaines convictions circulent si librement dans certains milieux professionnels qu’elles ne se voient plus elles-mêmes. On ne surveille pas ce qu’on dit « en off » parce que tout le monde autour de soi pense pareil. Le micro ouvert ne trahit pas une exception : il révèle une norme implicite.
Cette norme, beaucoup de nos concitoyens la ressentent confusément depuis des années, sans toujours savoir comment la nommer. Ils regardent leur télévision et perçoivent, dans le traitement des élections, dans le choix des experts invités, dans le ton des commentaires, une certaine orientation de fond. L’affaire Saint-Cricq ne prouve rien à elle seule. Mais elle offre une image saisissante de ce que peut être, dans l’intimité d’un plateau, le regard porté sur une partie du corps électoral français.
La suspension d’une semaine clôt l’incident sur le plan disciplinaire. Elle ne clôt pas la question de fond. Le service public audiovisuel a une obligation que n’ont pas les médias privés d’opinion : celle de traiter avec un égal respect l’ensemble des sensibilités politiques représentées dans le pays. Pas la neutralité impossible, mais l’équité exigeante. Cette exigence-là ne se règle pas par des excuses lues sur une feuille, les yeux baissés, lors d’une soirée électorale. Elle se construit dans la durée, par des actes, par des recrutements et par une vigilance institutionnelle que la direction de France Télévisions devra bien, un jour, transformer en politique réelle.
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