Affaire Epstein : quinze femmes demandent à la justice française d’examiner les liens de Gérald Marie

Affaire Epstein : quinze femmes demandent à la justice française d’examiner les liens de Gérald Marie

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Quinze femmes affirment avoir été violées ou agressées sexuellement en France et remettent des preuves au parquet de Paris pour établir les liens entre Gérald Marie, ancien patron d’Elite Models, et le réseau Epstein.
  • Des plaintes déjà classées pour prescription, des suspects morts en détention, des milliers de documents déclassifiés : l’affaire Epstein révèle une dimension française troublante que la justice ne peut plus ignorer.
  • La procureure de Paris a ouvert deux enquêtes autour d’Epstein. Ces femmes s’y engouffrent comme témoins, avec courriels et documents judiciaires à l’appui — un geste de confiance que la justice se doit d’honorer.

Quinze femmes. Cinquante à soixante ans. Des décennies de silence, ou d’une parole trop longtemps ignorée. Jeudi, à Paris, une lettre remise au parquet de la capitale a remis au centre de l’actualité judiciaire française un nom que l’on croyait peut-être rangé dans les archives : Gérald Marie, ancien directeur Europe d’Elite Model Management, figure du milieu du mannequinat international dans les années 1990 et 2000.

Ce que ces femmes, britanniques, néerlandaises, américaines, suédoises, demandent à la justice française, c’est d’examiner ses liens présumés avec Jeffrey Epstein, le financier américain condamné pour trafic sexuel. Elles affirment détenir pour cela des preuves tangibles : des documents judiciaires et des courriels susceptibles d’établir une collaboration entre Gérald Marie, Jean-Luc Brunel et Epstein, les reliant à plusieurs agences de mannequins.

« Ce que nous voulons que les enquêteurs déterminent, c’est la nature du lien entre Epstein et Gérald Marie, et s’il a été impliqué dans des actes répréhensibles avec Epstein. »

Ces mots sont ceux de Lisa Brinkworth, journaliste britannique qui enquêtait sous couverture pour la BBC sur les agents de mannequins, lorsqu’elle affirme avoir été agressée sexuellement par Gérald Marie à Milan en 1998. Elle avait déposé plainte en 2020, accompagnée de trois autres femmes, dont la Suédoise Ebba P. Karlsson. L’enquête avait été classée sans suite pour prescription en février 2023. Un pourvoi a depuis été formé.

La prescription ne peut pas être le dernier mot

C’est précisément ici que la question judiciaire devient une question de principe. Le classement pour prescription n’est pas un acquittement. Il signifie que le droit, tel qu’il est construit, n’a pas permis d’aller au bout. Cela ne dit rien sur la réalité des faits. Et lorsque quinze femmes, dans une lettre collective, écrivent qu’elles ont « toutes, hormis l’une d’entre elles, été violées ou agressées sexuellement sur le territoire français », et que deux d’entre elles affirment avoir été mineures au moment des faits, le silence de l’État ne saurait être une réponse satisfaisante.

Ce qui change aujourd’hui, c’est le contexte judiciaire plus large. La procureure de Paris a ouvert deux enquêtes cadres autour de l’affaire Epstein : l’une pour traite des êtres humains, l’autre pour infractions financières. C’est précisément dans cette brèche que s’engouffrent les quinze signataires. Elles ne demandent pas à rouvrir leur dossier personnel par la fenêtre. Elles se positionnent comme des témoins et des sources dans une enquête plus vaste, apportant des éléments qui pourraient éclairer le fonctionnement d’un réseau international dont la dimension française reste à établir.

Jean-Luc Brunel, agent de mannequins mis en examen à Paris, s’est suicidé en détention en 2022. Daniel Siad, autre recruteur français cité dans les archives déclassifiées du dossier Epstein, plus d’un millier de pièces le mentionneraient, fait l’objet d’une plainte pour viol déposée par Ebba P. Karlsson en février dernier. Le tissu de noms et de connexions que révèle progressivement ce dossier dessine quelque chose de plus vaste qu’une affaire individuelle.

Ce que la justice française doit démontrer

Il y a dans cette affaire un enjeu d’image pour la France, non pas au sens superficiel du terme, mais au sens institutionnel. Des ressortissantes étrangères viennent, depuis leurs pays respectifs, solliciter la justice française pour qu’elle fasse son travail sur son propre territoire. Elles affirment que des infractions ont été commises en France, contre elles, par des acteurs du milieu français du mannequinat.

La question n’est pas de préjuger de la culpabilité de quiconque. Elle est de savoir si la justice de la République est en mesure, et en volonté, d’examiner sérieusement des éléments nouveaux dans un contexte judiciaire qui, lui, a évolué. L’ouverture d’enquêtes cadres autour d’Epstein par le parquet de Paris est en soi un signal encourageant : la justice française reconnaît qu’il y a matière à enquêter sur les ramifications hexagonales d’un réseau criminel international documenté.

Reste à savoir si cette ouverture sera suffisamment large pour intégrer les témoignages et les documents que ces femmes se disent prêtes à fournir. Une justice qui se veut protectrice ne peut ignorer quinze femmes qui frappent à sa porte avec des preuves à la main. Elle peut instruire, examiner, évaluer, et éventuellement conclure que les éléments ne suffisent pas. Mais l’examen lui-même est une obligation morale autant que juridique.

On notera avec intérêt que ces femmes ne cherchent pas à contourner la justice française. Elles s’adressent directement à elle, en remettant en main propre une lettre à la procureure de Paris. C’est un geste de confiance, ou du moins de pragmatisme, qu’il serait malvenu de décevoir par l’inertie ou le cloisonnement procédural. L’affaire Epstein a déjà démontré, aux États-Unis comme ailleurs, que les institutions judiciaires peuvent se montrer lentes, voire réticentes, face à des réseaux d’influence qui impliquent des personnalités en vue. La France n’est pas immunisée contre cette tentation du regard détourné.

Ces femmes ont aujourd’hui cinquante à soixante ans. Elles ont attendu. Certaines ont vu leurs plaintes classées. Elles reviennent néanmoins avec de nouveaux éléments, dans un nouveau contexte. C’est cela aussi, la persévérance face à une institution qui doit leur prouver qu’elle mérite leur confiance.

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