🔥 Les essentiels de cette actualité
- Entre les deux tours des municipales à Nice, Christian Estrosi s’est présenté à la prière de l’Aïd pour y chercher des voix — et s’est fait refouler par l’imam lui-même.
- Avec seulement 31 % au premier tour contre 43 % pour Ciotti, le maire sortant révèle l’ampleur de ses difficultés par une démarche aussi transparente que contre-productive.
- La réponse de l’imam est cinglante : « La prière était pour les musulmans, ce n’était pas une prière politique ! » Un refus qui en dit long sur les dérives du démarchage communautaire.
- Quand un maire sortant en est réduit à ce type de manœuvre, c’est tout un rapport à l’électorat — pensé en blocs communautaires plutôt qu’en citoyens — qui se révèle au grand jour.
Il y a, dans cet épisode niçois, quelque chose de révélateur sur l’état de la politique française, et plus précisément sur la manière dont certains élus conçoivent la conquête du pouvoir municipal. Christian Estrosi, maire sortant d’une ville qu’il dirige depuis 2008, s’est présenté à l’entrée du palais des expositions de Nice pour assister à la prière de l’Aïd, en plein entre-deux-tours. Il a été refoulé. L’épisode serait anecdotique s’il n’éclairait pas, avec une franchise brutale, la logique électoraliste qui gouverne parfois les déplacements des candidats à quelques jours d’un scrutin décisif.
La démarche d’Estrosi n’est pas illégale, et elle n’est même pas scandaleuse au sens judiciaire du terme. Mais elle est symptomatique. Un candidat en difficulté, avec plus de douze points de retard sur Éric Ciotti au premier tour, seulement 31 % des voix contre 43 % pour son adversaire, se rend à un rassemblement religieux réunissant près de 7 000 fidèles, non pas comme croyant, mais manifestement comme prétendant au suffrage. Le calcul est transparent. Il est aussi, dans le cas présent, contre-productif.
Un refus qui dit beaucoup
Ce qui est remarquable, c’est moins la tentative d’Estrosi que la réponse de l’imam Otmane Aissaoui, à la tête de l’Union des musulmans des Alpes-Maritimes. Sa réaction mérite d’être citée dans son intégralité, car elle tranche avec le discours convenu que l’on aurait pu attendre dans une telle circonstance :
« La prière était pour les musulmans, ce n’était pas une prière politique ! Chaque musulman est libre de voter pour qui il veut ! »
L’imam va même plus loin, précisant que « des musulmans voteront Ciotti, des musulmans voteront Estrosi, des musulmans voteront la gauche », avant d’ajouter : « Ce qu’on veut, c’est terminer le mois de ramadan dans la joie. » Ce refus explicite d’instrumentaliser une cérémonie religieuse à des fins électorales force le respect, quelle que soit, par ailleurs, la sensibilité du lecteur. Il rappelle un principe simple : un lieu de prière n’est pas un bureau de vote anticipé, et une communauté de fidèles n’est pas un réservoir de voix à démarcher.
On pourrait s’en tenir là et louer la fermeté de principe de l’organisateur. Mais l’éditorial serait incomplet s’il ne posait pas la question qui dérange : pourquoi Estrosi a-t-il cru que cette démarche était appropriée ? La réponse tient sans doute à des années de pratique politique dans lesquelles la présence ostensible à des manifestations communautaires est devenue une routine électorale banalisée. Ce n’est pas une spécificité de droite ni de gauche : la course au vote communautaire est une tentation partagée sur l’ensemble de l’échiquier.
La tentation communautariste comme aveu de faiblesse
Ce que cet incident révèle en creux, c’est l’aveu d’une fragilité. Un maire sortant qui bénéficierait d’un bilan solide, d’une popularité large et d’une assise citoyenne transversale n’aurait pas besoin de se présenter à l’entrée d’une cérémonie religieuse entre les deux tours. La logique du démarchage communautaire est, par définition, une logique de désespoir électoral ou de court-termisme politique. Elle suppose que l’on considère les électeurs non pas comme des citoyens individuels, porteurs d’une opinion forgée sur des enjeux locaux, mais comme des membres de groupes homogènes mobilisables en bloc.
C’est précisément cette logique que l’imam Aissaoui a refusée et, ce faisant, il a rendu un service inattendu à la conception républicaine du suffrage. L’électeur est un individu, pas un communautaire. Ce rappel, venu de l’intérieur même de la communauté que l’on cherchait à instrumentaliser, est d’une efficacité qu’un discours tenu de l’extérieur n’aurait pas eue.
Reste la question de fond que pose la situation niçoise dans son ensemble. Éric Ciotti, allié du Rassemblement national, est en passe de prendre une grande ville méditerranéenne à un maire Horizons qu’il a pourtant longtemps côtoyé dans les rangs de la droite. Ce retournement local n’est pas qu’une affaire personnelle : il traduit un déplacement de l’électorat de droite vers une offre jugée plus ferme, plus lisible, moins contorsionnée. Que l’on soutienne ou non Ciotti, le phénomène mérite d’être regardé en face plutôt que d’être expliqué par des manœuvres de dernière minute sur le parking d’un palais des expositions.
Car le vrai problème d’Estrosi n’est pas d’avoir été refoulé lors d’une prière. C’est d’en être arrivé à penser que c’était là sa meilleure chance de renverser la tendance. Une campagne municipale se gagne sur un bilan, des projets et une vision de la ville. Elle ne se rattrape pas, à quarante-huit heures du second tour, par une présence opportuniste à une fête religieuse. L’imam de Nice l’a mieux compris que le maire sortant.
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