🔥 Les essentiels de cette actualité
- Richard Bookstaber, celui qui avait anticipé la crise de 2008, tire à nouveau la sonnette d’alarme : selon lui, ce qui se prépare pourrait être bien plus dévastateur.
- IA, crédit privé, concentration boursière, tensions à Taïwan… Ces crises semblent distinctes, mais partagent la même architecture de fragilité — et personne ne surveille leur interconnexion.
- Un marché du crédit privé de 2 000 milliards de dollars dans l’ombre, opaque, illiquide, et potentiellement au bord de l’implosion : le prochain pare-feu pourrait ne jamais s’activer.
- Derrière l’alerte financière se cache un avertissement politique : les nations qui ont bradé leur souveraineté productive n’auront aucun levier pour amortir le choc quand il viendra.
Il est des avertissements que l’on préfère ne pas entendre, surtout quand celui qui les formule a déjà eu raison une fois. Richard Bookstaber, ancien responsable au Trésor américain et auteur d’un ouvrage qui anticipait les failles du système financier avant 2008, publie dans le New York Times une tribune dont le titre suffit à glacer le sang : « J’ai prédit la crise financière de 2008, ce qui arrive pourrait être pire. » Ce n’est pas la prophétie d’un agitateur professionnel. C’est le diagnostic d’un homme qui connaît les rouages de la machine et qui juge qu’elle est, à nouveau, au bord du précipice.
Son raisonnement mérite qu’on s’y arrête sérieusement, car il ne désigne pas un ennemi unique, une bulle identifiable ou un secteur déraisonnable que l’on pourrait surveiller et contenir. Au contraire : c’est précisément l’éparpillement des risques et leur interconnexion souterraine qui constituent la menace principale. Intelligence artificielle, crédit privé, concentration boursière, tensions autour de Taïwan et de l’Iran, autant de dossiers que les experts traitent séparément, dans leurs compartiments respectifs, sans voir qu’ils partagent la même architecture de fragilité.
« Nous les comprenons séparément. Pourtant, ce sont différentes portes d’entrée vers une même structure. »
Cette image est redoutablement juste. Un bâtiment peut avoir plusieurs entrées, mais si la charpente est pourrie, peu importe par où entre l’incendie. Et la charpente dont parle Bookstaber, c’est un système financier mondial devenu si complexe et si étroitement couplé qu’un choc localisé peut se propager à une vitesse que les régulateurs sont structurellement incapables de suivre.
Un crédit privé de 2 000 milliards dans l’ombre
L’un des angles les plus préoccupants de son analyse concerne le marché du crédit privé, ces prêts accordés aux entreprises non plus par les banques traditionnelles, mais par des fonds d’investissement, loin des regards et des régulations classiques. Ce marché pèse aujourd’hui environ 2 000 milliards de dollars dans le monde. Il s’est développé précisément parce que les banques, après 2008, ont été contraintes de se retirer d’une partie de leurs activités de prêt. En somme, on a soigné la plaie visible tout en laissant s’installer, dans l’ombre, une infection plus diffuse.
Le problème est double. D’abord, l’opacité : ces prêts s’échangent peu sur des marchés organisés, ce qui rend leur valorisation réelle pratiquement impossible à établir. Bookstaber l’écrit sans détour : « Les investisseurs ne savent pas vraiment ce que valent ces actifs ni à quel point ils sont liquides. » Ensuite, l’exposition sectorielle : une large part de ces financements concerne des entreprises technologiques qui pourraient être fragilisées par les progrès rapides de l’intelligence artificielle. Si des investisseurs commencent à douter, puis à retirer leur argent, il n’existe pas de marché organisé capable d’absorber ces ventes. La panique, dans ce cas, ne rencontre aucun pare-feu.
À cela s’ajoute la concentration extrême de la Bourse américaine. Dix valeurs technologiques représentent désormais plus d’un tiers de la capitalisation du S&P 500, l’indice des cinq cents plus grandes entreprises américaines cotées. Un niveau inédit. Cela signifie que la santé apparente des marchés repose sur un nombre ridiculement petit d’acteurs. La diversification, censée être le principe de base de toute gestion du risque, est devenue une fiction.
Quand la finance rencontre le monde réel
Mais ce qui distingue vraiment l’analyse de Bookstaber d’un simple avertissement financier classique, c’est l’articulation qu’il établit entre les marchés et la réalité physique du monde. En 2008, le risque était essentiellement endogène au système financier : des produits mal construits, une régulation absente, une confiance aveugle dans des modèles mathématiques. Cette fois, les vulnérabilités sont aussi ancrées dans la géographie et la géopolitique.
L’intelligence artificielle, au cœur de l’euphorie boursière actuelle, ne tourne pas dans le vide. Elle repose sur des centres de données voraces en électricité, sur des semi-conducteurs produits en très grande majorité à Taïwan et sur des chaînes d’approvisionnement qui traversent des zones de tension militaire. Une escalade au Moyen-Orient qui perturbe les prix de l’énergie, ou une crise dans le détroit de Taïwan qui bloque l’accès aux puces électroniques, ne resteraient pas confinées aux communiqués diplomatiques. Elles frapperaient directement les bilans des entreprises et, par contagion, l’ensemble des marchés.
C’est là que le message de Bookstaber prend une dimension qui dépasse la technique financière. Il nous rappelle que la mondialisation n’a pas seulement créé des opportunités économiques : elle a fabriqué des dépendances croisées que personne ne maîtrise vraiment et dont la cartographie complète échappe à tout acteur isolé. Une nation qui a cédé sa souveraineté productive, externalisé ses industries stratégiques et confié à des acteurs étrangers la fabrication de composants essentiels à son économie numérique est une nation qui subit les crises sans pouvoir les anticiper ni les amortir.
La conclusion de l’économiste est, à cet égard, d’une clarté presque brutale : « Notre système ne s’effondre pas parce qu’une chose tourne mal, mais parce que plusieurs chocs se propagent dans la même structure. » Et lorsque cela se produit, cela se diffuse, dit-il, plus vite qu’on ne peut le contenir. L’avertissement vaut pour les régulateurs américains. Mais il devrait aussi interpeller tous ceux qui, en France et en Europe, continuent de croire que la dépendance est un moindre mal et que la souveraineté est un archaïsme.
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