Affaire Alstom : dix ans après, la vente du fleuron français rattrape Emmanuel Macron

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • En 2014, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, autorise la vente d’Alstom à General Electric pour 12,3 milliards d’euros — avec elle, les turbines de nos centrales et sous-marins nucléaires partent à l’étranger.
  • Une information judiciaire du Parquet national financier vise des faits de corruption, trafic d’influence et prise illégale d’intérêts. Aucune mise en examen à ce jour, mais les qualifications retenues donnent le vertige.
  • Près de 100 millions d’euros de commissions versés aux intermédiaires, dont la banque Rothschild — où Macron avait travaillé deux ans plus tôt. Certains de ces acteurs auraient ensuite financé sa campagne présidentielle de 2017.
  • L’association Anticor se constitue partie civile et pose une question brutale : y a-t-il eu des renvois d’ascenseur ? La justice doit maintenant trancher, loin des pressions du pouvoir.

L’affaire Alstom resurgit des profondeurs judiciaires et, avec elle, des questions qui n’ont jamais trouvé de réponses satisfaisantes. La constitution de partie civile d’Anticor dans l’information judiciaire ouverte par le Parquet national financier vient rappeler qu’un dossier explosif sommeille depuis des années, touchant directement aux conditions dans lesquelles la France a bradé l’un de ses fleurons industriels. Ce n’est pas une affaire parmi d’autres. C’est l’histoire d’une souveraineté industrielle sacrifiée, d’un patrimoine stratégique cédé à un géant américain et d’un ministre de l’Économie devenu depuis président de la République.

Les faits méritent qu’on s’y arrête. En 2014, la branche énergie d’Alstom, « Power and Grid », est vendue à General Electric pour 12,3 milliards d’euros. Cette opération ne concerne pas une entreprise marginale : Alstom, c’était les turbines des centrales nucléaires françaises, un savoir-faire accumulé sur des décennies et une pièce maîtresse de notre indépendance énergétique. Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, a « formellement donné l’autorisation » de cette vente. Avant cela, en tant que secrétaire général adjoint de l’Élysée, il avait déjà « suivi de très près » le dossier, selon Anticor.

L’information judiciaire ouverte en décembre 2022 ne vise pas des broutilles administratives. Les qualifications retenues donnent le vertige : « corruption passive, active », « trafic d’influence », « prise illégale d’intérêts », « abus d’autorité par une personne dépositaire de l’autorité publique ». Aucune mise en examen n’a été prononcée à ce jour. Mais la gravité potentielle des faits examinés suffit à justifier l’attention maximale que devrait porter l’opinion publique à cette procédure.

Les zones d’ombre d’une cession stratégique

Le signalement initial émane d’Olivier Marleix, député qui présida la commission d’enquête parlementaire sur les « décisions de l’État en matière de politique industrielle ». Ce qu’il a porté à la connaissance de la justice dessine les contours d’un possible dysfonctionnement majeur au sommet de l’État. Selon ses observations, Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie, aurait été « court-circuité » sur le dossier Alstom par Emmanuel Macron depuis l’Élysée.

« Anticor souhaite une enquête indépendante et transparente. Dans un dossier aussi sensible, il est crucial que la justice puisse travailler sans pression et sans interférence. »

Cette exigence de transparence prend tout son sens quand on examine les flux financiers gravitant autour de l’opération. Les « cabinets de conseil, d’avocats, de communication et banques d’affaires ayant accompagné la cession » ont perçu, selon l’ancien patron d’Alstom Patrick Kron, quelque 100 millions d’euros de rémunérations. Parmi ces intermédiaires figure la banque Rothschild & Compagnie, dont Emmanuel Macron fut gérant associé entre 2010 et 2012. Coïncidence troublante ou élément d’un puzzle plus vaste ? C’est précisément ce que l’instruction doit établir.

Plus troublant encore : selon les documents judiciaires consultés par Le Monde, « certains membres de ces banques et cabinets avaient contribué à titre personnel au financement de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron en 2017 ». La question que pose Anticor est brutale dans sa simplicité : « Est-ce qu’il y a eu des renvois d’ascenseur ? » La justice doit trancher.

Le cas d’Alstom n’est pas isolé. L’information judiciaire englobe également les cessions d’Alcatel, Technip, Safran Identity, STX-Chantiers navals et l’Aéroport de Toulouse-Blagnac. Point commun entre toutes ces entités : elles ont été cédées à des actionnaires étrangers avec l’aval de Bercy durant le ministère Macron. Un ministre particulièrement zélé dans la vente des bijoux de famille, pourrait-on dire. Ou un ministre convaincu par une vision libérale assumée de l’économie mondialisée. Les deux lectures existent. Mais quand les conséquences se comptent en « licenciements massifs » et en « perte de souveraineté industrielle », selon les termes mêmes d’Anticor, la responsabilité politique devient écrasante, qu’elle soit ou non doublée d’une responsabilité pénale.

Une justice sous haute surveillance

La procédure judiciaire se heurte à un obstacle institutionnel majeur. Emmanuel Macron, en tant qu’ancien ministre, ne peut en principe être directement mis en cause que devant la Cour de justice de la République. Cette juridiction d’exception, conçue pour juger les membres du gouvernement, a démontré par le passé sa propension à l’indulgence envers les puissants. L’architecture judiciaire française semble avoir été pensée pour protéger ceux qui occupent les sommets de l’État davantage que pour garantir l’égalité de tous devant la loi.

L’information judiciaire en cours se penche néanmoins sur l’entourage du président. Hugh Bailey, ancien conseiller au cabinet Macron à Bercy entre 2013 et 2016, fait l’objet d’une autre information judiciaire dans laquelle Anticor est également partie civile. Sa trajectoire professionnelle interpelle : de conseiller ministériel, il devient directeur des affaires institutionnelles de General Electric France en novembre 2017, puis directeur général en avril 2019. Le pantouflage fait partie des infractions visées par l’enquête du PNF. Les carrières qui oscillent entre régulation publique et intérêts privés constituent un symptôme d’une confusion des genres devenue systémique dans les hautes sphères de l’État.

La présence d’Anticor comme partie civile constitue une garantie procédurale précieuse. L’association pourra formuler des demandes d’actes et accéder au dossier d’instruction. Dans un dossier où les pressions politiques pourraient être considérables, nous parlons du président de la République en exercice, cette vigilance citoyenne apparaît indispensable. Sollicité par Le Monde, l’Élysée n’a pas répondu, un silence qui ne contribue guère à dissiper les soupçons.

Cette affaire pose une question fondamentale : dans quelles conditions la France a-t-elle cédé des pans entiers de son appareil productif stratégique ? Les turbines d’Alstom équipent nos sous-marins nucléaires. Le savoir-faire transféré à General Electric touche au cœur de notre indépendance énergétique et militaire. Que des intermédiaires financiers aient perçu des dizaines de millions d’euros pour faciliter cette opération, que certains d’entre eux aient ensuite financé la campagne présidentielle du ministre qui l’a autorisée, voilà qui mérite mieux que le silence embarrassé des élites.

La France n’est pas condamnée à subir le dépeçage de son industrie au profit d’intérêts étrangers, accompagné par des serviteurs de l’État reconvertis dans le privé sitôt leurs fonctions achevées. Elle n’est pas condamnée à accepter que les questions les plus légitimes sur la probité de ses dirigeants restent sans réponse. L’instruction en cours dira si des infractions pénales ont été commises. Mais la faute politique, elle, est déjà établie : avoir cédé Alstom à General Electric fut une erreur stratégique majeure. Que cette erreur ait pu être motivée par autre chose que l’intérêt national, voilà ce que la justice doit désormais établir en toute indépendance.

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