Vos morts bientôt transformés en avatars numériques ?

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Le brevet de Meta pour simuler les interactions des défunts transforme la mort en un simple problème technique, perturbant le deuil naturel et incitant à explorer ces dérives.
  • Le deuil, loin d’être un bug à corriger, est une épreuve essentielle qui aide les vivants à se reconstruire et à transmettre la mémoire, découvrez pourquoi cela est vital.
  • Les technologies du deuil, comme Replika, exploitent nos données pour créer des clones numériques rendant les disparus en ressources commerciales éternelles, un aspect glaçant à approfondir.
  • Face à l’hubris de la Silicon Valley, protégeons notre souveraineté sur la mémoire des morts et les traditions culturelles menacées, une réflexion urgente à poursuivre.

La mort n’est plus ce qu’elle était. Jadis frontière ultime, passage irréversible vers un au-delà que chaque civilisation a tenté de nommer, elle devient désormais un simple « problème technique » que la Silicon Valley entend résoudre à coups d’algorithmes. Le brevet récemment obtenu par Meta, décrivant une technologie capable de faire interagir un défunt sur les réseaux sociaux comme s’il était encore vivant, illustre cette hubris technologique qui prétend abolir les limites de la condition humaine.

Que nous dit ce brevet ? Que l’absence d’un utilisateur, « qu’elle soit temporaire ou définitive », peut « affecter l’expérience utilisateur des autres ». Autrement dit : votre mort dérange l’algorithme. Elle crée un « vide dans le flux ». Il faut donc y remédier. Comment ? En créant un clone numérique alimenté par vos données personnelles, capable de liker, commenter, répondre à vos proches, voire de simuler des appels vidéo. Le mort continuera de participer à la grande conversation digitale, fantôme docile au service de l’engagement.

Meta assure n’avoir « pas l’intention de donner suite » à ce projet. Admettons. Mais le simple fait qu’une telle technologie soit brevetée, pensée et formalisée par l’une des entreprises les plus puissantes du monde en dit long sur la direction que prend notre époque. Le brevet n’est pas un accident : il s’inscrit dans un marché florissant, celui des « grief tech », ces technologies du deuil qui promettent de maintenir artificiellement le lien avec les disparus.

L’abolition du deuil comme projet de civilisation

Le deuil n’est pas un bug à corriger. Il est une épreuve fondatrice de l’humanité, un passage douloureux mais nécessaire qui permet aux vivants de se reconstruire, de transmettre la mémoire des défunts et de maintenir vivante la chaîne des générations. Toutes les civilisations ont ritualisé la mort : rites funéraires, périodes de deuil codifiées, lieux de recueillement, prières pour les âmes. Ces pratiques ne visaient pas à nier la mort, mais à lui donner un sens, à l’intégrer dans un ordre symbolique qui dépasse l’individu.

Que propose en échange la modernité technologique ? Un simulacre. Une marionnette numérique qui continuera d’envoyer des émojis et de commenter vos photos de vacances. Non pas la mémoire vivante du défunt, transmise par ceux qui l’ont aimé, mais une imitation mécanique de ses tics d’écriture, reconstituée par une intelligence artificielle qui n’a jamais connu ni l’amour, ni la perte ni le sacré.

L’exemple de Replika est éloquent. Cette startup, fondée après la mort d’un ami proche de sa créatrice, propose de recréer les disparus sous forme de chatbots nourris de leurs messages et publications. L’intention initiale était peut-être sincère. Mais le résultat est glaçant : transformer un être humain unique et irremplaçable en une base de données exploitable. Réduire une vie à un profil comportemental.

C’est bien de cela qu’il s’agit : nos données « semblent promises à une exploitation éternelle ». La formule, tirée de l’article que nous commentons, mérite que l’on s’y arrête. Dans le monde que nous préparent les géants du numérique, nous ne possédons plus nos souvenirs, nos échanges, notre intimité. Tout cela appartient aux plateformes qui peuvent en disposer à leur guise, y compris après notre mort. Le défunt devient une ressource, un actif exploitable, un générateur d’engagement posthume.

La souveraineté sur nos morts

Cette dérive pose une question fondamentale de souveraineté. Non pas seulement la souveraineté des nations face aux multinationales américaines, bien que ce sujet soit crucial, mais la souveraineté des familles, des communautés et des peuples sur leurs propres morts. Qui décide de ce qu’il advient de la mémoire d’un défunt ? Ses proches, selon les traditions et les volontés exprimées de son vivant ? Ou une entreprise californienne qui y voit une opportunité de maintenir ses métriques d’engagement ?

En France, notre droit protège encore la mémoire des morts. Le respect dû aux défunts est un principe juridique ancien, hérité d’une conception de la dignité humaine qui ne s’arrête pas au dernier souffle. Mais ce droit est-il armé pour faire face à des technologies qui permettent de faire parler les morts, de leur prêter des opinions qu’ils n’ont jamais exprimées et de les maintenir dans une existence artificielle qu’ils n’ont jamais souhaitée ?

La question dépasse le cadre juridique. Elle est d’ordre civilisationnel. Voulons-nous d’une société où la mort elle-même est niée, contournée, transformée en spectacle permanent ? Où le travail du deuil est remplacé par l’illusion numérique ? Où les vivants sont maintenus dans un rapport pathologique avec des simulacres de disparus, incapables de tourner la page, prisonniers d’un éternel présent algorithmique ?

Les sociétés traditionnelles savaient que la mort des proches, si douloureuse soit-elle, participe de la transmission. Elle rappelle aux vivants leur propre finitude, les inscrit dans une lignée et leur confie la responsabilité de poursuivre ce que les anciens ont commencé. Cette conscience de la mort est le fondement même de la culture, de la religion et de la politique au sens noble. Elle nous oblige à penser au-delà de nous-mêmes, à bâtir pour ceux qui viendront après.

La « grief tech » propose l’exact inverse : l’illusion que rien ne finit jamais, que tout peut être maintenu artificiellement, que la perte n’existe pas vraiment. C’est une philosophie du déni, cohérente avec l’individualisme consumériste qui refuse toute limite, tout renoncement et toute acceptation du tragique de l’existence.

Face à cette offensive, il ne suffit pas de s’indigner. Il faut réaffirmer ce que nos ancêtres savaient : la mort fait partie de la vie. Le deuil est un chemin, pas un obstacle. La mémoire des défunts se transmet par la parole vivante, par les rituels partagés, par l’éducation des enfants, non par des algorithmes. Nos données personnelles, reflet numérique de notre existence, ne sauraient devenir la propriété perpétuelle d’entreprises étrangères à nos valeurs.

Meta peut bien breveter ses fantômes numériques. Il appartient aux peuples conscients de leur héritage de leur opposer une fin de non-recevoir. Certaines choses ne sont pas à vendre. Certaines frontières ne sont pas à abolir. La mort en fait partie.

IMPORTANT - À lire

Cet article ne fait qu'effleurer l'ampleur de la bataille civilisationnelle qui se joue entre les géants technologiques et nos valeurs fondamentales. Comment les multinationales américaines redessinent nos rapports à la mort, la mémoire et la souveraineté ? Notre revue mensuelle explore chaque mois ces enjeux géopolitiques et philosophiques que les médias mainstream ignorent.

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