Souriez, vous êtes filmés : l’État accélère l’extension de la surveillance algorithmique

L’expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique illustre l’échec politique face à la délinquance

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Les députés ont approuvé l’expérimentation de vidéosurveillance algorithmique dans les supermarchés pour combattre le vol à l’étalage, un fléau coûteux pour les commerçants.
  • Des critiques pointent l’efficacité douteuse et l’illégalité potentielle de cette technologie, comme l’a jugé la CNIL, incitant à questionner sa réelle utilité.
  • L’article révèle que l’impunité judiciaire favorise la délinquance, posant la question : la surveillance remplace-t-elle une justice défaillante ?
  • Cette approche technologique risque de normaliser la surveillance de masse, au détriment des libertés individuelles, et mérite un examen approfondi.

Voilà une nouvelle étape dans la banalisation de la surveillance algorithmique. Les députés ont approuvé, lundi 16 février, l’expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique dans les supermarchés pour lutter contre le vol à l’étalage. Soixante voix pour, treize contre, et l’indifférence polie du MoDem, qui s’abstient. Le texte, porté par le député Paul Midy, promet de traquer les « gestes suspects » dans les rayons grâce à des logiciels qui analysent en temps réel les flux vidéo. Une alerte sur le téléphone du gérant, et le tour est joué.

Que le vol à l’étalage constitue un problème réel pour les commerçants, nul ne songe à le contester. L’exposé des motifs du texte avance qu’un vol de vingt euros, commis quatre fois par semaine, représente une perte annuelle de plus de quatre mille euros. Pour les petits commerces aux marges étroites, c’est considérable. Les grandes surfaces, confrontées à des vols organisés de plus en plus sophistiqués, subissent aussi des pertes qui se chiffrent en centaines de millions d’euros chaque année, à l’échelle nationale.

Mais faut-il, pour autant, applaudir cette nouvelle extension du domaine de la surveillance ? La question mérite d’être posée avec une rigueur que nos gouvernants semblent avoir oubliée, dans leur empressement technophile.

L’efficacité douteuse d’une technologie déjà contestée

Commençons par les faits, puisque nos dirigeants semblent les négliger. L’entreprise Veesion, principale promotrice de cette technologie en France, revendique un déploiement dans plus de cinq mille magasins et la détection de « 100 000 gestes suspects » par mois. Impressionnant sur le papier. Sauf que la CNIL a jugé, en 2024, que cette solution n’était pas conforme au règlement général sur la protection des données. Veesion a contesté ce courrier devant la justice, avant d’abandonner la procédure, tout en continuant de s’opposer à l’interprétation de l’autorité de régulation.

Autrement dit, on s’apprête à légaliser une technologie que le gendarme des données personnelles juge illégale. Belle cohérence.

Plus troublant encore : le comité d’évaluation de l’expérimentation menée lors des Jeux olympiques de Paris 2024 s’est interrogé « non seulement sur la fiabilité mais aussi sur l’utilité » de ces dispositifs. Le rapport demandait davantage de données pour pouvoir « statuer de façon conclusive ». Traduction : on ne sait pas si cela fonctionne, mais on continue quand même. Cette fuite en avant technologique, sans évaluation sérieuse, est devenue la marque de fabrique d’une classe politique fascinée par les gadgets numériques et incapable de traiter les problèmes à la racine.

Car posons la question que personne ne pose : pourquoi le vol à l’étalage explose-t-il ? Est-ce parce que nous manquons de caméras intelligentes, ou parce que l’impunité est devenue la règle ? Quand un voleur récidiviste sait qu’il ne risque qu’un rappel à la loi, quand les procureurs classent sans suite faute de moyens, quand les peines prononcées ne sont pas exécutées, à quoi bon multiplier les alertes sur le téléphone du gérant ?

« Un vol de 20 euros de marchandises, commis quatre fois par semaine, peut entraîner une perte de plus de 4 000 euros par an. »

Cette arithmétique est juste. Mais elle révèle surtout l’ampleur de la récidive que notre système judiciaire tolère. La technologie ne remplacera pas une justice qui fonctionne. Elle ne fera que créer l’illusion de l’action là où règne l’impuissance consentie.

Quand la surveillance remplace la politique

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette course à la vidéosurveillance algorithmique. Nos gouvernants, incapables de restaurer l’autorité de l’État par les moyens classiques (police de proximité, justice rapide, sanctions effectives), se tournent vers la béquille technologique. C’est plus moderne, plus « start-up nation », et surtout cela évite de nommer les problèmes.

Car parler de délinquance, c’est risquer de devoir évoquer ses causes profondes : l’effondrement de la transmission éducative, la crise de l’autorité, l’échec de l’intégration dans certains territoires, la paupérisation des classes populaires. Autant de sujets sur lesquels le macronisme n’a rien à dire, sinon des incantations creuses sur la « République » et les « valeurs ».

La vidéosurveillance algorithmique présente l’avantage de transformer un problème politique en problème technique. On ne réforme pas la justice, on installe des algorithmes. On ne recrute pas de policiers, on déploie des caméras. On ne punit pas les délinquants, on les surveille. Cette substitution de la technique à la politique est le symptôme d’une démission collective.

Et pendant ce temps, le citoyen ordinaire voit sa vie quotidienne de plus en plus scrutée. Chaque geste dans un supermarché pourra désormais être analysé, classifié, jugé « suspect » par un algorithme dont personne ne connaît vraiment les critères. Les « précautions d’emploi » inscrites dans la loi (autorisation préfectorale, analyse d’impact, expérimentation limitée à 2027) ne trompent personne. Nous savons comment fonctionnent ces « expérimentations » : elles deviennent systématiquement permanentes. La loi JO 2024 a déjà prolongé la VSA sécuritaire jusqu’en 2027. Qui peut croire qu’on reviendra en arrière ?

Reconnaissons une chose : les commerçants sont légitimes à vouloir se protéger. Le vol n’est pas un droit, et ceux qui le pratiquent ne sont pas des victimes de la société, mais des délinquants qui doivent être sanctionnés. Sur ce point, aucune complaisance n’est de mise. Mais la réponse à la délinquance ne peut pas être la surveillance généralisée de tous les citoyens. Elle doit être la punition effective des coupables.

La France dispose encore, théoriquement, des moyens de faire respecter la loi. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique de les employer. Tant que cette volonté fera défaut, toutes les caméras du monde n’y changeront rien. Elles ne feront qu’habituer les Français à vivre sous l’œil permanent de machines qui les jugent, pendant que les délinquants continueront de prospérer dans l’impunité que leur offre un État défaillant.

Lentement mais sûrement, comme le note l’article du Monde, « les pouvoirs publics approuvent l’expérimentation de cette technologie controversée ». Controversée, certes. Mais surtout symptomatique d’un renoncement : celui d’une nation qui préfère se surveiller elle-même plutôt que d’affronter les causes de son délitement.

IMPORTANT - À lire

Cet article révèle comment nos gouvernants préfèrent la surveillance de masse à une véritable action politique. Découvrez chaque mois une analyse en profondeur des renoncements de l'État et des véritables enjeux derrière ces fausses solutions technologiques.

La vidéosurveillance algorithmique n'est que la surface d'un problème bien plus vaste. Abonnez-vous à notre revue papier pour comprendre les racines de ce délitement politique et explorer les alternatives que les médias mainstream ignorent.

Previous Article

Mort de Quentin Deranque : Macron préfère attaquer Meloni plutôt qu'affronter la violence d'ultragauche

Next Article

Bruxelles veut lire nos messages, mais protège les siens