🔥 Les essentiels de cette actualité
- Depuis les frappes israĂ©lo-amĂ©ricaines contre l’Iran, la Russie a engrangĂ© 6 milliards d’euros en moins de deux semaines grâce Ă ses exportations d’hydrocarbures — soit 14 % de plus que la moyenne habituelle.
- Washington envisage d’assouplir les sanctions sur le pĂ©trole russe, une dĂ©cision qui pourrait redonner Ă Moscou un accès aux prix du marchĂ© et aux services financiers occidentaux, augmentant fortement ses revenus de guerre.
- En Allemagne, des milliers d’automobilistes traversent chaque semaine la frontière polonaise pour faire le plein moins cher : la pression Ă©conomique sur les citoyens europĂ©ens est bien rĂ©elle et met Ă rude Ă©preuve la ligne de fermetĂ©.
- PrĂ©tendre Ă la souverainetĂ© tout en restant structurellement dĂ©pendant de ses adversaires : c’est la contradiction fondamentale que cette crise expose, et dont la facture est payĂ©e par les citoyens ordinaires.
Six milliards d’euros en moins de deux semaines. C’est la somme que la Russie aurait engrangée en exportations d’hydrocarbures depuis le début des frappes israélo-américaines contre l’Iran, selon une analyse publiée par l’ONG allemande Urgewald, basée sur les données du Centre for Research on Energy and Clean Air. Soit environ 510 millions d’euros par jour, un chiffre supérieur de 14 % à la moyenne quotidienne enregistrée en février. Les turbulences des marchés énergétiques mondiaux, provoquées par l’escalade au Moyen-Orient, profitent mécaniquement à Moscou. Ce n’est pas une opinion : c’est une arithmétique brutale.
Alexander Kirk, chargĂ© de campagne sur les sanctions chez Urgewald, l’a formulĂ© sans dĂ©tour :
« VoilĂ la rĂ©alitĂ© de la gĂ©opolitique des Ă©nergies fossiles. Quand les marchĂ©s paniquent, les exportateurs autoritaires en profitent. En moins de deux semaines, la Russie a engrangĂ© environ 6 milliards d’euros grâce Ă ses exportations d’Ă©nergies fossiles, un argent qui alimente en fin de compte la machine de guerre du Kremlin »
La démonstration chiffrée d’Urgewald va plus loin encore : aux cours actuels, les recettes journalières russes permettraient théoriquement d’acquérir entre 12 000 et 17 000 drones Shahed 136 par jour. On pourra discuter la précision du calcul ; son sens ne souffre aucune ambiguïté. Pendant que les automobilistes allemands font la queue dans les stations-service polonaises pour économiser une trentaine d’euros à chaque plein, Moscou encaisse.
Le dilemme des sanctions, ou la tentation de l’apaisement Ă©nergĂ©tique
C’est dans ce contexte que Washington envisage d’assouplir les sanctions sur le pétrole russe. Le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a annoncé une dérogation temporaire permettant aux raffineurs indiens d’acheter du pétrole russe déjà en transit en mer, une mesure présentée comme limitée et à l’impact modeste sur les revenus de Moscou. Mais des ajustements plus larges seraient à l’étude. Donald Trump, lors d’un échange téléphonique avec Vladimir Poutine, aurait évoqué la possibilité de lever des restrictions affectant « certains pays » afin de desserrer la pression sur l’offre mondiale. Le président américain a par ailleurs reconnu la hausse des prix à la pompe, la qualifiant de « prix très modeste à payer » pour la « sécurité et la paix ».
Ce calcul peut sembler pragmatique. Il est en réalité dangereux. Les sanctions occidentales ont contraint le pétrole russe à se vendre avec une décote substantielle et à emprunter des routes commerciales détournées, notamment vers l’Inde. Les lever, même partiellement, même temporairement, c’est permettre à Moscou de retrouver l’accès aux prix du marché, à la logistique occidentale, aux assurances et aux services financiers. Kirk avertit que cela augmenterait « fortement » les revenus du Kremlin. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a abondé dans ce sens devant le Parlement européen, affirmant qu’un retour aux énergies fossiles russes rendrait l’Union européenne « plus dépendante, plus exposée et plus faible ».
Mais c’est précisément ici que le débat se complique et que l’honnêteté intellectuelle s’impose. L’Europe centrale et orientale subit des pénuries réelles d’approvisionnement depuis que l’Ukraine a coupé le flux du pipeline Droujba. La Hongrie exige, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Péter Szijjártó, la levée immédiate de l’embargo européen sur le gaz et le pétrole russes :
« L’UE devrait immédiatement lever son embargo sur les importations de pétrole et de gaz russes » « Avec l’escalade du conflit au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz, une part importante de l’approvisionnement énergétique mondial est désormais menacée. »
Ce n’est pas une posture idéologique isolée : des milliers d’Allemands traversent chaque semaine la frontière polonaise pour faire le plein moins cher, au point que les maires de certaines villes frontalières polonaises demandent aux stations-service de cesser de vendre du carburant en jerrican et aux autorités douanières de surveiller les automobilistes rentrant en Allemagne. La pression sociale et économique est réelle. Elle mérite d’être prise au sérieux et non balayée d’un revers de main au nom d’une solidarité abstraite.
SouverainetĂ© Ă©nergĂ©tique : l’urgence structurelle que la crise rĂ©vèle
Ce qui frappe dans cette séquence, c’est moins la nature de la crise que son caractère prévisible. L’Europe a été prévenue depuis des années, et de manière particulièrement claire depuis le début du conflit en Ukraine, que sa dépendance aux énergies fossiles importées constituait une vulnérabilité stratégique majeure. Or la réponse collective a oscillé entre l’improvisation et la demi-mesure. Une dépendance russe a été remplacée par une diversification certes réelle mais insuffisante, sans jamais traiter le fond : une Europe qui ne maîtrise pas ses approvisionnements énergétiques n’est pas souveraine.
Donald Trump assure que les prix baisseront « rapidement » une fois « la menace nucléaire iranienne détruite ». Peut-être. Mais fonder la politique énergétique européenne sur des hypothèses de calendrier militaire américain, c’est précisément la définition de la non-souveraineté. Ce que la crise actuelle révèle, avec une clarté presque pédagogique, c’est que les nations qui ne contrôlent pas leurs ressources énergétiques, ou qui n’ont pas construit les alternatives leur permettant de s’en passer, sont condamnées à subir les choix des autres : ceux de Washington, ceux de Moscou, ceux de Téhéran.
Kirk, chez Urgewald, a raison sur un point essentiel lorsqu’il affirme que la décision d’assouplir ou de maintenir les sanctions « ne prolongera pas seulement les souffrances ukrainiennes, elle sapera la sécurité de l’Europe dans son ensemble ». Mais la crédibilité de cette mise en garde dépend d’une condition : que l’Europe soit en mesure de supporter durablement le coût de cette ligne de fermeté. Or c’est précisément ce que des années de politique énergétique hasardeuse ont rendu difficile. On ne peut pas prétendre défendre sa souveraineté tout en restant structurellement dépendant de ceux que l’on prétend sanctionner. La facture de cette contradiction, comme souvent, est payée par les citoyens ordinaires, à la pompe, au guichet de leur fournisseur d’énergie, et demain peut-être davantage encore.
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