« On n’est pas capable de menacer Poutine » : la Belgique appelle à négocier un « deal » avec la Russie

« On n’est pas capable de menacer Poutine » : la Belgique appelle à négocier un « deal » avec la Russie

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année, le Premier ministre belge Bart De Wever brise un tabou : l’Europe n’a pas les moyens de contraindre la Russie, ni militairement, ni économiquement.
  • Sans mandat collectif européen, les négociations de paix pourraient être dictées par Trump seul — laissant l’Europe subir un accord qu’elle n’aura pas construit.
  • Macron tente de contacter Poutine, Kallas pose des conditions irréalistes, Merz appelle à la prudence : trois visions, zéro unité, et une impuissance diplomatique qui se confirme à chaque échange.
  • Le conflit ukrainien révèle une vérité brutale : l’Europe n’est plus un État-nation, mais n’est pas encore une puissance unifiée. Entre les deux, elle n’est rien sur la scène géopolitique mondiale.

La guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année et une question s’impose désormais à voix haute dans les capitales européennes, après avoir longtemps été chuchotée dans les couloirs : faut-il négocier avec Moscou ? Le Premier ministre belge Bart De Wever a choisi de trancher publiquement, avec une franchise qui détonne dans le concert habituel des déclarations convenues. Son diagnostic mérite que l’on s’y arrête, non pour l’adopter sans réserve, mais parce qu’il met le doigt sur une réalité que beaucoup s’obstinent à esquiver.

De Wever part d’un constat simple et brutal : l’Europe n’est pas en mesure de contraindre la Russie. Ni par les armes, l’aide militaire à l’Ukraine, réelle mais insuffisante, n’ayant pas infléchi le rapport de force sur le terrain, ni par les sanctions économiques, dont l’efficacité dépend d’un front occidental uni que Washington ne semble plus souhaiter maintenir. Dans ce contexte, il ne voit qu’une voie : négocier.

« Comme on n’est pas capable de menacer Poutine en envoyant des armes à l’Ukraine et qu’on ne peut pas l’étouffer économiquement sans l’appui des États-Unis, il ne reste qu’une méthode : faire un deal. »

Ce que dit De Wever, au fond, c’est que l’Europe se retrouve spectatrice d’une négociation qu’elle n’a pas les moyens de contrôler. Les Américains, sous Donald Trump, iront à la table des discussions. Ils y pousseront l’Ukraine à accepter des conditions que l’Europe ne sera pas en position de rejeter. Et si les Européens n’ont pas obtenu en amont un mandat collectif pour négocier directement avec Moscou, ils subiront un accord plutôt qu’ils ne le construiront.

La diplomatie européenne face à son impuissance structurelle

La lucidité de cette analyse contraste avec la position de la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, qui préconise d’abord une harmonisation des positions européennes avant tout contact avec le Kremlin et formule des « exigences maximalistes », allant jusqu’à demander à la Russie de réduire ses forces armées. Ce n’est pas une diplomatie, c’est un catalogue de vœux. Imposer une telle condition préalable à tout dialogue, c’est se condamner à ne jamais s’asseoir à la table tant que la Russie est encore debout militairement.

Emmanuel Macron, pour sa part, a cherché ces dernières semaines à relancer les contacts avec Vladimir Poutine, précisément pour ne pas laisser Trump agir seul. La démarche est cohérente dans son principe, même si elle souffre d’un défaut structurel : Macron parle au nom de la France, et non de l’Europe. Sans mandat européen collectif, chaque initiative nationale se fragmente, affaiblit la position commune et renforce l’image d’un continent incapable de parler d’une seule voix.

C’est exactement le nœud du problème que De Wever cherche à défaire. Ce n’est pas la négociation qu’il propose en soi qui est révolutionnaire, tout conflit finissant par se conclure autour d’une table, c’est l’exigence d’un mandat européen formalisé qui permettrait à l’Europe d’exister en tant qu’acteur et non en tant que terrain sur lequel d’autres jouent leurs cartes.

Friedrich Merz, le nouveau chancelier allemand, adopte quant à lui une ligne plus prudente, appelant à la vigilance sur les conditions d’une sortie de guerre et affirmant que la Russie n’est « pas en train de gagner », contrairement à ce que sa propagande affirme. Cette lecture est politiquement nécessaire pour soutenir le moral ukrainien et maintenir la pression sur Moscou. Elle n’est cependant pas incompatible avec une démarche diplomatique sérieuse : on peut estimer que la Russie ne gagne pas militairement tout en reconnaissant qu’elle n’est pas non plus en voie d’être défaite.

Ce que révèle ce débat sur la souveraineté européenne

Derrière ce débat sur la tactique diplomatique se dessine une question plus fondamentale : l’Europe dispose-t-elle d’une autonomie stratégique réelle ou est-elle condamnée à dépendre des choix américains pour définir sa propre sécurité ? La réponse, depuis trois ans, est accablante. L’Europe a massivement délégué sa défense à l’OTAN, c’est-à-dire aux États-Unis. Elle a construit sa cohérence géopolitique sur le postulat selon lequel Washington et Bruxelles partageraient les mêmes objectifs. Ce postulat s’est effondré avec le retour de Trump.

De Wever, avec un réalisme qui n’appartient à aucune famille idéologique particulière, tire les conséquences de cet effondrement. Si l’Europe ne peut plus compter sur Washington pour mettre Moscou en difficulté, elle doit alors trouver les leviers de sa propre influence. L’un de ces leviers est la capacité à négocier directement, ce qui suppose une unité politique que l’Europe n’a jamais vraiment réussi à bâtir en matière de défense.

Il y a dans cette séquence une leçon amère pour tous ceux qui ont cru que la construction européenne, en matière de sécurité, pouvait se substituer aux souverainetés nationales sans les remplacer par une souveraineté réellement collective. Le résultat est que l’Europe n’est ni souveraine ni nationale : elle n’a plus les attributs de l’État-nation sans avoir acquis ceux d’une puissance unifiée. Le conflit ukrainien n’a pas créé cette faiblesse, il l’a révélée avec une brutalité que même les plus euro-enthousiastes ne peuvent plus ignorer.

Ce que dit De Wever, en creux, est peut-être le signal le plus clair que le modèle d’une Europe unie par les institutions mais désunie sur l’essentiel atteint ses limites. Il ne prône pas la capitulation, il prône la lucidité. Sur ce point précis, refuser d’entendre son argument n’est pas une preuve de fermeté, c’est une preuve d’aveuglement.

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