Guerre en Iran : l’Allemagne alerte sur un risque de migration incontrôlée vers l’Europe

Guerre en Iran : l’Allemagne alerte sur un risque de migration incontrôlée vers l’Europe

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Une étude Gallup 2024 révèle que 28 % des Iraniens fuyant une guerre choisiraient l’Allemagne comme destination. Avec 90 millions d’habitants, l’Iran représente une bombe migratoire sans précédent pour l’Europe.
  • Des décisions prises à Washington et Tel-Aviv pourraient déclencher une crise dont la France et l’Allemagne supporteraient seules l’essentiel du poids — sans avoir été consultées.
  • La Suède, autrefois modèle d’accueil, affirme désormais qu’une répétition de 2015 « n’est pas une option ». Un aveu d’échec collectif que l’Europe a mis dix ans à formuler officiellement.
  • L’Europe était prévenue, les alertes étaient documentées — mais dispose-t-elle vraiment des outils pour agir sur les causes, ou est-elle condamnée à subir indéfiniment ?

L’Iran est un pays de 90 millions d’habitants. Ce chiffre, repris dans les dépêches et les rapports d’experts, n’a rien d’anodin. Il signifie que toute déstabilisation majeure de ce territoire pourrait produire un flux migratoire d’une ampleur sans commune mesure avec tout ce que l’Europe a connu jusqu’ici. Une étude de la Rockwool Foundation Berlin, citée vendredi par le Münchner Merkur, l’affirme sans détour : 28 % des Iraniens fuyant une guerre choisiraient l’Allemagne comme destination principale. Quatorze pour cent des Libanais feraient de même. Ces chiffres, tirés d’un sondage représentatif mené par Gallup en 2024, ne relèvent pas de la spéculation idéologique. Ce sont des données. Et elles méritent d’être regardées en face.

La logique décrite par Christian Dustmann, directeur de la RF Berlin et coauteur du rapport, est implacable. L’Allemagne abrite déjà d’importantes diasporas iranienne et libanaise, ce qui constitue un puissant facteur d’attraction pour de nouveaux arrivants. Les États-Unis et le Canada, géographiquement plus éloignés, restent hors d’atteinte pour la plupart d’entre eux. Résultat : selon le chercheur, l’Europe, et l’Allemagne en particulier, deviendrait la destination principale de ces flux potentiels de réfugiés. Ce n’est pas une hypothèse alarmiste. C’est une mécanique documentée, déjà observée lors de la crise syrienne de 2015.

« Nous subissons encore les conséquences de ce qui s’est passé il y a dix ans », a déclaré Johan Forssell, ministre suédois de la Migration, ajoutant qu’une répétition de cette situation « n’est pas une option » pour l’UE.

Cette déclaration du ministre suédois résume à elle seule le sentiment qui traverse désormais une part croissante des gouvernements européens. La Suède, pays qui avait pourtant adopté l’une des politiques d’accueil les plus généreuses du continent, tire aujourd’hui les leçons d’une intégration chaotique, d’une montée de la violence et d’une fragmentation communautaire que ses propres institutions peinent encore à quantifier honnêtement. Lorsque Stockholm affirme que recommencer « n’est pas une option », il ne s’agit pas de xénophobie. C’est l’aveu d’un échec collectif que l’Europe a mis dix ans à reconnaître officiellement.

Une Europe prise en étau entre les décisions des autres et leurs conséquences

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la position structurellement passive dans laquelle se trouve l’Union européenne. Selon l’étude, ce sont les frappes américano-israéliennes qui pourraient provoquer un exode. Autrement dit, des décisions prises à Washington et à Tel-Aviv détermineraient en grande partie l’ampleur d’une crise migratoire dont l’Europe, et notamment la France et l’Allemagne, supporterait l’essentiel du poids. L’UE, de son côté, se prépare, comme le note Politico, mais sans que l’on sache réellement par quels moyens elle entend peser sur les causes du problème plutôt que de simplement en gérer les effets.

Nicholas Ioannides, vice-ministre chypriote chargé des migrations, a déclaré que l’Union « ne peut ignorer la possibilité d’une nouvelle crise des réfugiés ». C’est exact. Mais ne pas ignorer une possibilité ne constitue pas une politique. Un rapport de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile, rédigé avant même le début du conflit, avertissait déjà que « même une déstabilisation partielle en Iran pourrait générer des mouvements de réfugiés d’une ampleur sans précédent ». L’alerte existait donc. Elle était documentée, formalisée, transmise aux décideurs. La question n’est pas de savoir si l’Europe était prévenue. Elle l’était. La question est de savoir si elle dispose d’outils réels pour agir ou si elle reste condamnée à subir.

C’est ici que le débat dépasse la seule question migratoire pour toucher à une question plus fondamentale : la capacité des nations européennes à défendre leurs propres intérêts dans un ordre international où leurs alliés prennent des décisions aux conséquences directes sur leur cohésion sociale, sans que leur avis soit réellement sollicité. En 2015, l’afflux d’environ un million de réfugiés syriens avait provoqué des tensions durables dans de nombreux États membres : montée des partis souverainistes, crispations identitaires, remise en cause de l’espace Schengen, débats houleux sur la criminalité et l’intégration. Ces fractures ne se sont pas refermées. Elles se sont simplement enkystées.

La question que personne ne pose encore clairement

Il ne s’agit pas ici de nier le droit des personnes fuyant une guerre à chercher protection. Il s’agit de poser une question élémentaire de gouvernance : les États européens ont-ils les moyens administratifs, économiques, culturels et sécuritaires d’absorber un choc migratoire d’une ampleur potentiellement supérieure à celui de 2015, dans un contexte où les sociétés d’accueil sont déjà fragilisées et où les politiques d’intégration menées depuis plusieurs décennies ont produit des résultats très inégaux ? La réponse honnête est non, ou du moins pas sans un coût social considérable.

Reconnaître cela ne signifie pas céder à la panique. C’est faire preuve de responsabilité envers les populations qui vivent déjà sur ce sol et qui supportent au quotidien les effets de politiques migratoires mal calibrées. C’est aussi, paradoxalement, la condition d’une politique d’asile crédible : on ne peut accueillir dignement que ce que l’on est réellement capable d’intégrer. Une ouverture inconditionnelle suivie d’un échec d’intégration ne sert ni les arrivants ni les sociétés d’accueil. Elle nourrit le ressentiment des deux côtés.

Ce que cette étude berlinoise révèle, au fond, c’est que l’Europe continue de construire sa politique migratoire à rebours : en réagissant aux crises plutôt qu’en les anticipant, en subissant les décisions des autres plutôt qu’en pesant sur leurs causes. Tant que les capitales européennes ne se donneront pas les moyens d’une véritable autonomie stratégique, y compris la capacité de dire clairement à leurs alliés que certaines guerres ont des coûts qu’elles ne sont pas prêtes à assumer seules, elles resteront dans cette position inconfortable : celle de spectateurs d’événements qui les bouleversent pourtant profondément.

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