🔥 Les essentiels de cette actualité
- Virginia Giuffre est morte en avril 2025, mais ses mémoires posthumes ont propulsé le scandale Epstein au sommet des ventes mondiales pendant dix-neuf semaines, ravivant des accusations que les puissants voudraient enterrer.
- Depuis 2011, le FBI connaît les noms des abuseurs présumés transmis par Giuffre. Aucun de ces hommes n’a jamais été interrogé. Quinze ans d’impunité que l’article décrypte.
- Le prince Andrew, réglements extrajudiciaires, arrestation, expulsion de la Royal Lodge… sa chute illustre jusqu’où le scandale peut atteindre les cercles les plus intouchables.
- Ghislaine Maxwell condamnée, trois millions de pages publiées, mais la moitié des dossiers reste secrète et les véritables commanditaires du réseau demeurent, eux, totalement à l’abri.
La mort de Virginia Giuffre, survenue en avril 2025 dans sa ferme australienne près de Perth, n’a pas éteint les braises du scandale Epstein. Elle les a ravivées. La publication posthume de ses mémoires, Nobody’s Girl, écrites avec la journaliste Amy Wallace, a propulsé le récit de cette femme brisée au sommet des ventes mondiales pendant dix-neuf semaines consécutives. Un succès éditorial qui masque mal une tragédie humaine et un échec institutionnel retentissant.
Car ce livre n’est pas qu’un témoignage. C’est une mise en accusation. Virginia Giuffre y détaille les sévices subis dès l’enfance, le trafic sexuel orchestré par Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, ainsi que les hommes puissants auxquels elle affirme avoir été livrée. Le prince Andrew, fils de la défunte reine Elizabeth II, figure au centre de ce séisme. Jadis considéré comme le fils préféré de la souveraine, vétéran décoré de la guerre des Malouines, il a vu sa réputation s’effondrer après l’interview désormais célèbre accordée à la journaliste britannique Emily Maitlis en 2019.
Depuis, la chute n’a cessé de s’accélérer. Retrait des fonctions royales, règlement extrajudiciaire de douze millions de livres versé à Giuffre en 2022, puis, fin 2025, retrait de ses titres royaux par son propre frère, le roi Charles III, et expulsion de la Royal Lodge. En février dernier, son arrestation pour soupçon de faute dans l’exercice de fonctions publiques, liée au partage présumé d’informations confidentielles avec Epstein, a parachevé cette disgrâce historique. Les observateurs parlent du plus grand scandale de la monarchie britannique moderne.
« Elle a parlé au FBI à deux reprises et leur a donné les noms. Depuis 2011, ils connaissent ces noms et ces hommes n’ont jamais été interrogés. »
Cette phrase d’Amy Wallace résonne comme un aveu d’impuissance des institutions américaines. Le département de la Justice a certes publié environ trois millions de pages de documents relatifs aux activités d’Epstein, sur les six millions que comptent les dossiers. Mais Wallace réclame davantage : une véritable enquête sur les hommes que Giuffre a nommément désignés comme ses abuseurs. Quinze années se sont écoulées depuis ses premiers témoignages auprès du FBI. Aucun de ces hommes n’a été interrogé.
Le courage d’une victime face à l’omerta des puissants
Virginia Giuffre savait les risques qu’elle prenait. Amy Wallace raconte que sa collaboratrice vivait dans la crainte permanente pour sa vie et celle de ses enfants. Elle avait publiquement averti, sur les réseaux sociaux, que si on la retrouvait morte, il ne faudrait pas conclure à un suicide. Le bureau du coroner d’Australie-Occidentale enquête actuellement sur les circonstances de son décès. La police locale affirme ne pas traiter l’affaire comme suspecte. Wallace et l’avocate australienne de Giuffre croient toutes deux au suicide.
Mais au-delà des circonstances de sa mort, c’est la menace judiciaire permanente qui pesait sur elle qu’il faut mesurer. Wallace évoque une menace explicite : celle d’être maintenue dans des procédures judiciaires jusqu’à la fin de ses jours. Pour une victime de traumatismes répétés, l’obligation de revivre indéfiniment les détails de ses agressions constitue une forme de torture psychologique. « On vous demande encore et encore : où a-t-il mis sa main, où avez-vous mis votre… », explique Wallace. Ce système judiciaire, censé protéger les victimes, devient parfois l’instrument de leur épuisement.
Le travail d’écriture lui-même relevait d’un exercice périlleux. Les entretiens étaient enregistrés et archivés. Les brouillons déplacés hors site. Les fichiers audio sécurisés. Wallace affirme que ces enregistrements demeurent cachés dans un lieu tenu secret. La mécanique du ghostwriting s’est muée en protocole de protection face à des adversaires dont la puissance n’a d’égale que l’impunité dont ils semblent jouir.
Les institutions face à leur miroir
Ce dimanche, au festival All About Women 2026 de Sydney, Amy Wallace et Emily Maitlis examineront précisément les institutions qui ont fermé les yeux sur l’univers sombre d’Epstein. La question mérite d’être posée avec une franchise que les cercles médiatiques dominants évitent souvent : comment un réseau de trafic sexuel impliquant des mineurs a-t-il pu prospérer si longtemps, au su de tant de personnes influentes, sans que la justice ne frappe réellement ?
La condamnation de Ghislaine Maxwell en décembre 2021 pour trafic sexuel a constitué une victoire, célébrée par la famille Giuffre en présence d’Amy Wallace. Mais Maxwell n’était qu’une exécutante, certes de haut rang. Les commanditaires présumés, les clients du réseau, ceux que Giuffre voulait absolument nommer dans son livre demeurent, pour l’essentiel, à l’abri des poursuites.
Wallace reconnaît que le livre n’est finalement pas devenu la liste exhaustive que Giuffre souhaitait établir. « Elle voulait tous les nommer. Ils méritent d’être nommés », rapporte-t-elle. La publication des dossiers Epstein par le département de la Justice n’a pas comblé cette attente. La moitié des documents reste non divulguée. Le gouvernement américain affirme avoir rempli ses obligations légales. Les victimes attendent toujours que justice soit rendue.
L’impact du livre dépasse toutefois le cercle des protagonistes directs du scandale. Wallace évoque les courriers reçus depuis la publication. Une Australienne de soixante-dix ans lui a écrit que le récit de Giuffre l’avait aidée à comprendre les séquelles d’une agression sexuelle subie à l’âge de cinq ans, un fait qu’elle n’avait jamais révélé à quiconque. Des hommes également ont témoigné de l’aide que ce livre leur avait apportée pour donner sens à leurs propres traumatismes. En Australie, plus de quarante mille agressions sexuelles ont été enregistrées en 2024, soit une hausse de dix pour cent par rapport à l’année précédente.
Virginia Giuffre écrivait pour cela. « Elle voulait aider d’autres personnes ayant subi un traumatisme, quel qu’il soit », rappelle Wallace. Ces témoignages de lecteurs auraient rendu Giuffre fière, assure sa collaboratrice, qui regrette amèrement qu’elle ne soit plus là pour les recevoir.
Le scandale Epstein révèle une vérité dérangeante sur le fonctionnement des sociétés occidentales contemporaines : l’argent et le pouvoir continuent de constituer des remparts efficaces contre la justice. Les institutions censées protéger les plus vulnérables, police, justice et services sociaux, ont failli. Les élites ont fermé les yeux, quand elles n’ont pas activement participé au système. Lorsqu’une victime trouve le courage de parler, elle se heurte à des murs de silence, à des menaces de procédures interminables et parfois, peut-être, à des dangers plus graves encore.
« Je l’aimais », confie Amy Wallace à propos de Virginia Giuffre. « Elle était généreuse, drôle, intelligente, gentille, courageuse, si courageuse. » Ces mots simples disent l’essentiel. Face aux puissants qui l’ont exploitée, face aux institutions qui l’ont abandonnée, Virginia Giuffre s’est battue jusqu’au bout. Son livre lui survit. Il appartient désormais aux vivants de poursuivre son combat pour que les noms qu’elle a livrés ne restent pas éternellement protégés par le silence complice des élites.
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