69.957 faillites, 267.200 emplois menacés : l’année record que le gouvernement préfère oublier

69.957 faillites, 267.200 emplois menacés : l'année record que le gouvernement préfère oublier

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • 69 957 défaillances d’entreprises en 2025, 267 200 emplois menacés : un record historique que l’État a en grande partie fabriqué, sans jamais vraiment l’admettre.
  • Les PGE, présentés comme une bouée de sauvetage en 2020, imposaient aux PME un rythme de remboursement mathématiquement impossible à tenir pour la plupart d’entre elles.
  • Des alertes lancées dès 2021 par les professionnels du terrain, ignorées pendant quatre ans par les services de l’État — et une commission sénatoriale pour enfin l’admettre en 2025.
  • L’industrie française est passée sous les 10 % du PIB pour la première fois : le résultat de vingt ans de décisions qui, chacune, semblaient raisonnables.

Les chiffres sont là, bruts, implacables. 69.957 défaillances d’entreprises en 2025, représentant 267.200 emplois menacés : c’est le bilan d’une année record qui aurait dû provoquer un électrochoc politique. Il n’en a rien été, ou si peu. François Drouin, spécialiste du retournement d’entreprises, livre dans une tribune documentée une analyse qui mérite d’être lue attentivement par quiconque se soucie réellement du tissu productif français. Non pas comme une énième plainte corporatiste, mais comme un diagnostic clinique d’une crise que l’État a en partie fabriquée et dont il peine à reconnaître sa part de responsabilité.

La thèse centrale est aussi simple qu’elle est dérangeante : les mesures de soutien covid, notamment les Prêts Garantis par l’État (PGE), ont constitué en réalité un redressement judiciaire généralisé qui ne disait pas son nom. Les dettes ont été gelées, les échéances reportées, les fournisseurs payés grâce aux PGE. Puis le temps du remboursement est arrivé, sur quatre ans, là où un plan de continuation judiciaire s’étale légalement sur dix. Mathématiquement, les PME devaient afficher plus de 6 % de rentabilité annuelle rien que pour rembourser les PGE, sans compter les dettes fiscales, sociales et bancaires antérieures à la crise. Or la rentabilité moyenne d’une TPE/PME française se situe entre 2 et 8 %. La quadrature du cercle.

Un État qui a prêté sans calculer ce qu’il demandait de rembourser

Ce qui est proprement accablant, c’est que ce dénouement était prévisible et prévu. Comme le souligne Drouin, les professionnels de l’accompagnement des entreprises en difficulté ont alerté les services de l’État dès 2021, au sein des Comités économiques des préfectures et autres instances de terrain. Sans être réellement entendus. Il faudra attendre mai 2025 et une commission d’enquête sénatoriale pour qu’Arnaud Montebourg rapporte, tardivement, ce constat pourtant formulé depuis des années.

« En clair, c’est comme si nous avions mis toutes les PME de France en sauvegarde ou en redressement judiciaire sans le dire. La différence majeure se situe dans le délai de remboursement : là où les plans de continuation ont une durée légale maximale de 10 ans, les dettes constituées au cours de la crise sanitaire COVID-19 devaient être remboursées sur 4 ans. »

Cette phrase résume tout. L’État a joué au pompier en versant de l’eau sur l’incendie, mais cette eau était en réalité du kérosène à retardement. On a sauvé les entreprises en 2020 et 2021 pour les condamner à une mort lente entre 2022 et 2026. Ce n’est pas de la malveillance : c’est de l’incompétence structurelle aggravée par le réflexe bien français de l’annonce spectaculaire sans simulation sérieuse des effets à moyen terme.

Et comme si cela ne suffisait pas, l’État a ajouté à cette contradiction une seconde : il encourage les procédures amiables de prévention des difficultés, mandats ad hoc et conciliations, tout en rendant leur utilisation pour renégocier un PGE quasiment suicidaire. Tout rééchelonnement entraîne une révision à la hausse du taux d’emprunt et une inscription au fichier de la Banque de France, bloquant tout nouveau crédit. Des directeurs locaux de la Banque de France déconseillaient eux-mêmes aux chefs d’entreprise de recourir à la médiation du crédit. Le droit dit une chose, la pratique en dit une autre et les PME sont prises en étau.

Des PME confrontées à une accumulation de chocs sans filet

Ce tableau serait déjà suffisamment sombre s’il se limitait aux séquelles covid. Mais Drouin rappelle une réalité que les discours officiels sur « la croissance » ou « le plein emploi » tendent commodément à occulter : depuis la crise des subprimes, les PME françaises n’ont pas connu une seule décennie de calme. Crise financière, gilets jaunes, réformes des retraites, dissolution de l’Assemblée nationale, tensions commerciales internationales, inflation des matières premières et de l’énergie, guerre en Iran générant une nouvelle hausse des carburants, la liste est longue et chaque épisode a grignoté un peu plus des marges déjà étroites.

À cela s’ajoutent les délais de paiement interentreprises, sujet chroniquement ignoré des grands médias mais dont l’enjeu atteint 13 milliards d’euros. En 2024, 52 % des grandes entreprises payaient leurs fournisseurs à plus de 60 jours, au-delà du délai légal fixé par la loi de modernisation de l’économie de 2008. Fin 2025, une part significative d’entre elles dépasse même 90 jours. Les retards de paiement des créances publiques ont augmenté de 14,8 % au quatrième trimestre 2025. Ce sont les grandes structures, et l’État lui-même, qui asphyxient leurs sous-traitants en leur faisant porter le coût de leur propre gestion de trésorerie.

On touche ici à quelque chose de profondément révélateur. Le patriotisme économique ne peut pas se résumer à des discours sur la réindustrialisation ou la souveraineté productive si, dans le même temps, les grandes entreprises étranglent leurs fournisseurs et si l’État, premier donneur d’ordres du pays, paie lui-même en retard. Le tissu des PME industrielles françaises n’est pas détruit uniquement par la mondialisation ou les délocalisations : il l’est aussi par des comportements prédateurs parfaitement domestiques, légaux et tolérés.

La part de l’industrie dans l’économie française est passée pour la première fois sous la barre des 10 % en 2025. Ce chiffre, mentionné presque en passant dans la tribune, mérite qu’on s’y arrête. C’est la mesure concrète de ce que des décennies de sous-capitalisation, de fiscalité écrasante, de chocs successifs non compensés et de gestion technocratique des crises ont produit. On ne désindustrialise pas un pays en un jour : on le fait en accumulant pendant vingt ans des décisions qui, chacune, semblaient raisonnables et dont la somme est un désastre.

Drouin entrevoit une possible embellie à partir de septembre 2026, une fois les dettes covid purgées ou restructurées, les PME survivantes pouvant théoriquement reprendre une politique d’investissement. C’est un espoir raisonnable. Mais il est conditionnel, et la condition est cruelle : il ne faudrait pas qu’un nouvel événement vienne ajouter une nouvelle couche de difficultés à un tissu productif exsangue. Or la séquence des quinze dernières années ne plaide guère pour l’optimisme. La vraie leçon de cette crise n’est pas technique : elle est politique. Un État qui ne sait pas calibrer ses dispositifs d’aide, qui ignore les alertes de ses propres services de terrain et qui déconseille de facto les outils juridiques qu’il promeut officiellement n’est pas à la hauteur des PME qu’il prétend défendre.

IMPORTANT - À lire

Les PGE ont condamné des milliers de PME à une mort lente : c'est le genre d'analyse que l'État préfère éviter. Chaque mois, notre revue papier dissèque ces décisions politiques qui façonnent l'économie réelle.

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