Voyage en Inde : Macron multiplie les sommets pendant que la France gère son déclin

Voyage en Inde d'Emmanuel Macron

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Emmanuel Macron effectue son quatrième voyage en Inde pour renforcer les liens stratégiques, mais cette diplomatie cache-t-elle le déclin de la France sur la scène internationale ?
  • Des contrats prometteurs comme les Rafale pour Dassault sont en vue, pourtant les échanges commerciaux français avec l’Inde restent modestes face à la Chine et aux USA.
  • L’Inde excelle dans un réalisme géopolitique indépendant, tandis que la France reste engluée dans son atlantisme, manquant d’autonomie stratégique.
  • Un sommet sur l’intelligence artificielle est co-organisé, mais il souligne le déclassement technologique de la France face aux géants américains et chinois.

Emmanuel Macron s’envole pour l’Inde, pour la troisième fois durant ce quinquennat. L’Élysée vante une « stratégie Indopacifique », des liens commerciaux à approfondir, un sommet sur l’intelligence artificielle à co-présider. Sur le papier, tout cela semble cohérent. Mais derrière le vernis diplomatique et les photos officielles avec Narendra Modi, une question demeure : cette diplomatie présidentielle sert-elle réellement les intérêts de la France, ou n’est-elle qu’un exercice de communication destiné à masquer notre affaiblissement structurel sur la scène internationale ?

Reconnaissons d’abord ce qui mérite de l’être. L’Inde est effectivement un partenaire stratégique majeur. Puissance démographique mondiale, économie en croissance rapide, acteur géopolitique de premier plan refusant de s’aligner sur les blocs : voilà un pays avec lequel la France a intérêt à tisser des liens solides. La commande potentielle de 114 avions Rafale, si elle se confirme, constituerait une victoire industrielle considérable pour Dassault et l’ensemble de la filière aéronautique française. L’inauguration d’une chaîne de montage d’hélicoptères Airbus à Bangalore témoigne d’une coopération industrielle qui va au-delà des simples contrats d’armement.

« Dans le domaine de la défense, on a déjà eu des avancées très prometteuses sur le sujet », commente l’Élysée.

Fort bien. Mais ne nous laissons pas aveugler par ces annonces. C’est précisément dans l’écart entre les ambitions affichées et les réalités concrètes que se mesure l’échec de la politique étrangère macronienne. Les échanges commerciaux avec l’Inde atteignent 15 milliards d’euros, un chiffre respectable mais modeste comparé aux 120 milliards d’euros d’échanges entre l’Inde et la Chine, ou aux 150 milliards avec les États-Unis. Quant aux « 700 entreprises françaises installées en Inde » dont se félicite l’Élysée, elles peinent à peser face à la concurrence allemande ou britannique sur ce marché gigantesque.

Le mirage de la puissance d’équilibre

Ce voyage révèle surtout la contradiction fondamentale de la diplomatie macronienne. D’un côté, le président français prétend incarner une voix indépendante, capable de dialoguer avec le « Sud global » et de jeter des ponts entre l’Occident et les puissances émergentes. De l’autre, il reste englué dans un atlantisme qui bride toute véritable autonomie stratégique. L’Élysée évoque la nécessité de « diversifier nos partenariats » face à la détérioration des relations avec les États-Unis de Donald Trump. Comme si cette diversification n’avait pas dû être engagée depuis des décennies, au lieu de persister dans la dépendance américaine.

L’Inde, justement, offre un exemple saisissant de ce que pourrait être une politique étrangère véritablement souveraine. New Delhi refuse de condamner Moscou dans le conflit ukrainien, maintient des relations commerciales avec la Russie, notamment pour ses approvisionnements énergétiques et militaires, tout en développant ses partenariats avec l’Occident. Cette politique est l’expression d’un réalisme géopolitique que la France a oublié depuis trop longtemps.

Narendra Modi défend les intérêts de son pays sans états d’âme. Il achète du pétrole russe à prix réduit pendant que l’Europe s’inflige des sanctions qui fragilisent son économie. Il refuse de s’aligner sur les postures moralisatrices occidentales tout en récoltant les bénéfices d’une coopération pragmatique avec Paris, Londres ou Washington. On peut critiquer certains aspects de sa politique intérieure, notamment sur les questions de liberté religieuse, mais force est de constater que l’Inde fait passer ses intérêts nationaux avant les injonctions idéologiques venues d’ailleurs.

Et la France ? Notre pays continue de s’aligner sur des positions qui ne servent pas toujours ses intérêts propres. Emmanuel Macron va-t-il demander à Modi de prendre ses distances avec Moscou ? L’Élysée parle d’obtenir un consensus sur « des éléments aussi élémentaires que l’obtention d’un cessez-le-feu » en Ukraine. Autant dire que nos diplomates iront quémander à New Delhi une inflexion que l’Inde n’a aucune raison d’accorder, tant sa position actuelle lui est favorable.

L’intelligence artificielle : symbole d’un déclassement technologique

Le volet consacré à l’intelligence artificielle illustre un autre paradoxe. La France co-organise un sommet sur l’IA, inaugurera un « centre franco-indien d’intelligence artificielle en matière de santé » et promeut une vision de l’IA « durable, au service de l’intérêt général ». Des mots séduisants. Mais quelle est la réalité de notre puissance technologique dans ce domaine ?

Les géants de l’IA sont américains et chinois. OpenAI, Google, Microsoft, Baidu, Alibaba : voilà les acteurs qui façonnent cette révolution technologique. La France, malgré l’excellence de ses ingénieurs et de ses mathématiciens, reste un nain dans cette compétition mondiale. Nos talents s’expatrient massivement vers la Silicon Valley, attirés par des salaires et des moyens que nos entreprises et nos laboratoires ne peuvent offrir. Organiser des sommets et créer des « centres » bilatéraux ne changera rien à cette hémorragie si nous ne repensons pas en profondeur notre politique industrielle et fiscale.

L’Inde forme chaque année des centaines de milliers d’ingénieurs informatiques. Bangalore est devenue la Silicon Valley de l’Asie du Sud. Les entreprises indiennes de services numériques, Infosys, Wipro, TCS, sont des mastodontes mondiaux. Dans ce contexte, parler de « partenariat » relève presque de l’euphémisme : c’est la France qui a davantage besoin de l’Inde que l’inverse.

Quant à la « protection de l’enfance en ligne » que la ministre du numérique va promouvoir en marge du sommet, c’est évidemment un sujet important. Il est cependant révélateur de notre positionnement : faute de peser dans la course à l’innovation, nous nous réfugions dans la régulation et les garde-fous éthiques. Une posture honorable, certes, mais qui ne suffira pas à nous maintenir dans le concert des grandes puissances technologiques.

Ce voyage en Inde aurait pu être l’occasion d’une inflexion stratégique majeure. La France dispose d’atouts réels : une industrie de défense performante, une présence dans l’océan Indien grâce à ses territoires ultramarins, un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Encore faudrait-il les utiliser au service d’une vision claire de nos intérêts nationaux, plutôt que de les diluer dans des postures européistes ou atlantistes qui nous condamnent à n’être que le supplétif de puissances qui, elles, savent ce qu’elles veulent.

Emmanuel Macron reviendra sans doute de New Delhi avec des photos flatteuses et des annonces prometteuses. Peut-être même avec une signature définitive pour les Rafale. Ce serait une bonne nouvelle pour notre industrie. Mais cela ne changera rien au constat fondamental : la France a cessé de penser sa place dans le monde en termes de puissance et de souveraineté. Elle se contente de gérer son déclin relatif en multipliant les voyages et les sommets. L’Inde de Modi construit, elle, méthodiquement sa montée en puissance. La comparaison est cruelle, mais instructive.

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