🔥 Les essentiels de cette actualité
- Tucker Carlson affirme que la CIA prépare une plainte pénale contre lui au titre de la loi FARA, pour des échanges avec des contacts iraniens. Il dénonce une opération de rétorsion politique contre les voix anti-interventionnistes.
- Laura Loomer, militante pro-guerre contre l’Iran, revendique publiquement avoir dénoncé Carlson aux autorités fédérales. Un camp qui se dit opposé à l’État profond en appelle désormais à ses agences pour éliminer ses rivaux.
- Et si Trump avait utilisé Carlson comme canal d’intoxication envers l’Iran, à son insu, avant la frappe militaire ? Une hypothèse qui renverse complètement le récit et transforme Carlson en victime d’une manipulation d’État.
- Au-delà du cas Carlson, cette affaire révèle une tendance inquiétante dans les démocraties occidentales : criminaliser le contact avec l’adversaire pour réduire au silence ce qu’on ne peut réfuter intellectuellement.
L’affaire Tucker Carlson dit beaucoup de choses sur l’état de la démocratie américaine. Mais elle en dit peut-être encore davantage sur les fractures internes d’un camp conservateur américain qui, loin d’être uni, se déchire dans une guerre civile idéologique dont les armes sont désormais les agences fédérales, les dossiers pénaux et les dénonciations publiques entre alliés supposés.
Les faits, d’abord. Tucker Carlson affirme avoir appris que la CIA préparait une plainte pénale à son encontre, fondée sur des échanges de messages avec des contacts iraniens, au titre de la loi FARA, ce texte de 1938 qui oblige quiconque agit pour le compte d’un gouvernement étranger à s’enregistrer auprès du ministère de la Justice. Carlson nie catégoriquement être un agent étranger, assure n’avoir reçu ni argent ni instructions d’aucune puissance étrangère et présente cette surveillance comme une mesure de rétorsion politique contre ceux qui refusent la doxa belliciste en matière de politique étrangère.
Ce n’est pas la première fois que Carlson se dit ciblé par les services de renseignement américains. En 2021, il affirmait déjà que la NSA avait intercepté ses communications alors qu’il cherchait à obtenir une interview de Vladimir Poutine, avant de les transmettre au New York Times dans le but, selon lui, de le discréditer. Qu’on croie ou non à ces accusations, leur répétition dessine un schéma préoccupant : celui d’un appareil de renseignement dont les capacités de surveillance seraient mobilisables à des fins intérieures contre des voix dissidentes.
Quand la dénonciation devient une arme politique
Ce qui rend cette affaire particulièrement révélatrice, ce n’est pas seulement la question de la surveillance. C’est la réaction immédiate de Laura Loomer, militante pro-israélienne et favorable à la guerre contre l’Iran, qui s’est précipitée sur X pour revendiquer publiquement le mérite de la démarche judiciaire engagée contre Carlson.
« Si Tucker Qatarlson est inculpé pour avoir enfreint la loi FARA et/ou divulgué des informations à la Russie, à l’Arabie saoudite, à l’Iran ou au Qatar, j’en revendiquerai le mérite », a-t-elle écrit, ajoutant : « Les sympathisants de l’islam projettent toujours sur les autres ce dont ils sont eux-mêmes probablement coupables. »
Loomer affirme avoir fait pression « sans relâche » sur des représentants républicains, les forces de l’ordre et le ministère de la Justice pour dénoncer Carlson. Elle ajoute : « Vous n’avez pas idée à quel point j’ai été tenace en m’adressant aux représentants du Parti républicain et même en dénonçant Tucker aux forces de l’ordre et au ministère de la Justice. Je prie pour que mes efforts portent leurs fruits. » Le ton est celui d’un délateur satisfait, non celui d’une militante républicaine soucieuse de l’état de droit.
On est ici au cœur d’une contradiction flagrante. Un camp qui se réclame de la liberté d’expression, de la résistance contre l’État profond et de la lutte contre la censure idéologique, et dont l’une de ses figures emblématiques court dénoncer un concurrent intellectuel aux agences fédérales qu’il prétend combattre par ailleurs. La cohérence n’est manifestement pas la vertu cardinale de ce milieu.
Cette contradiction mérite d’être nommée clairement. Carlson représente, dans le débat américain, une ligne anti-interventionniste, hostile aux guerres menées au nom de la démocratie libérale et sceptique à l’égard de l’influence des lobbies bellicistes sur la politique étrangère américaine. Loomer incarne la ligne inverse : soutien inconditionnel à Israël, favorable à la guerre contre l’Iran et prompte à traiter d’« antisémite » ou de « sympathisant islamique » quiconque ne partage pas son agenda. Le différend entre eux n’est pas une querelle de personnes : c’est un désaccord de fond sur ce que doit être la politique étrangère américaine.
Le spectre de l’instrumentalisation
Un autre élément mérite attention. Selon certaines spéculations circulant dans les cercles conservateurs américains, Trump aurait utilisé Carlson comme canal de communication informel avec l’Iran, un intermédiaire commode pour envoyer des signaux ambigus avant une frappe militaire. Will Chamberlain, commentateur américain, l’a formulé ainsi sur X : « Si la CIA savait qu’il parlait aux Iraniens, alors le président Trump le savait aussi, lorsqu’il a invité Tucker dans le Bureau ovale quelques jours avant la frappe. Ce qui signifie que Trump a peut-être utilisé Tucker pour tromper les Iraniens sur la probabilité imminente d’une attaque. »
Si cette hypothèse devait s’avérer fondée, elle changerait radicalement la nature de l’affaire. Carlson ne serait plus un agent étranger, mais un instrument involontaire d’une opération d’intoxication conduite depuis la Maison-Blanche. Ce serait alors non pas lui qui aurait trahi, mais lui qui aurait été trahi. L’ironie serait cruelle pour un homme qui se présente comme le pourfendeur du mensonge d’État.
Pour un lecteur français, cette affaire résonne au-delà de ses protagonistes. Elle illustre un phénomène que nous observons dans plusieurs démocraties occidentales : la tendance croissante à transformer les agences de sécurité intérieure en instruments de pression politique contre les voix dissidentes. Que la cible soit un journaliste américain soupçonné de sympathies iraniennes ou un élu européen accusé d’être trop proche de Moscou, la mécanique est identique : criminaliser le contact, disqualifier l’interlocuteur, réduire au silence par voie judiciaire ce qu’on ne peut réfuter par voie intellectuelle.
Ce que Tucker Carlson dit de la CIA, d’autres l’ont dit avant lui dans d’autres contextes, avec des degrés variables de crédibilité. Ce qui importe ici n’est pas de valider ou d’invalider ses accusations, les preuves manquent pour trancher. Ce qui importe, c’est de prendre au sérieux la question de fond : dans une démocratie digne de ce nom, les agences de renseignement doivent-elles pouvoir surveiller les communications d’un journaliste en raison de ses positions éditoriales, et ces informations peuvent-elles servir à instruire un dossier pénal contre lui ? La réponse devrait être non, quelle que soit la ligne politique de l’intéressé. La liberté de parole ne vaut que si elle protège aussi ceux dont on n’approuve pas les opinions.
En attendant, Laura Loomer savoure. Et quelque part dans un couloir feutré de Langley ou de Pennsylvania Avenue, quelqu’un prépare peut-être un dossier. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie américaine.
IMPORTANT - À lire
L'affaire Carlson n'est qu'un symptôme. Derrière elle : la guerre des agences, les lobbies bellicistes, la criminalisation du dissensus. Notre revue papier décrypte ces dynamiques chaque mois.
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