🔥 Les essentiels de cette actualité
- Selon l’OCDE, les Français ont travaillé 666 heures par habitant en 2024, contre 776 heures pour la moyenne européenne, un écart que l’essai d’Anne de Guigné, publié chez Plon, s’emploie à expliquer.
- L’article retrace deux héritages intellectuels qui pèsent sur le rapport français au travail : la tradition catholique qui a fait de la retraite un nouveau Paradis, et la tradition marxiste qui tend à percevoir le travail comme une aliénation à minimiser.
- Des décisions politiques majeures ont renforcé ce décrochage : l’abaissement de l’âge légal de la retraite à 60 ans par Mitterrand et l’instauration des 35 heures ont signalé aux Français que travailler moins constituait un progrès social en soi.
- Le « coin fiscal » français est le troisième plus élevé des économies avancées selon l’OCDE : une hausse de 100 euros de revenu disponible au niveau du Smic coûterait environ 430 euros à l’employeur, rendant le travail supplémentaire économiquement peu attractif.
- L’article conclut que le problème du travail en France est d’abord structurel et fiscal, plutôt que culturel, et que ni les discours sur le mérite ni les réformes cosmétiques ne peuvent y répondre sans s’attaquer à cette réalité arithmétique.
La France travaille moins que ses voisins européens. Ce n’est pas une intuition de café du commerce : selon l’OCDE, les Français ont travaillé en moyenne 666 heures par habitant en 2024, contre 776 pour la moyenne de l’Union européenne. L’écart est considérable, et il ne s’explique pas par un mystérieux tempérament national. Il s’explique par des décisions politiques, des héritages culturels et des structures économiques que l’essai d’Anne de Guigné, Les Français veulent-ils encore travailler ?, publié chez Plon, s’emploie à démêler avec une rigueur bienvenue.
La journaliste du Figaro commence par un détour qui surprend : elle remonte aux racines intellectuelles et religieuses de notre rapport collectif au labeur. Dans la tradition catholique, le travail porte une promesse eschatologique, il prépare à une vie meilleure, au-delà de la mort. Or, dans une société sécularisée, cette promesse s’est transposée : la retraite est devenue le nouveau Paradis, le moment où l’existence atteindrait enfin sa plénitude. Ce glissement n’est pas anodin. Il explique pourquoi le débat sur les retraites en France est toujours aussi chargé émotionnellement, aussi disproportionné en apparence, et pourquoi les pays du « Club Med », Portugal, Espagne, Italie, ont pu faire passer des réformes portant le départ à 66 ans, là où la France s’est fracturée sur la question.
L’autre filiation intellectuelle qu’identifie de Guigné est marxiste. Le travail, dans cette tradition, peut être libérateur à condition que les travailleurs en contrôlent les moyens de production, mais il peut aussi être perçu comme une contrainte à minimiser. Ce raisonnement trouve sa forme la plus radicale chez Paul Lafargue, gendre de Marx, dont Le Droit à la paresse, paru à la fin du XIXe siècle, résonne encore aujourd’hui dans certains courants de la gauche française. Ces deux héritages combinés, la retraite comme récompense ultime et le travail comme aliénation tolérée, forment un substrat culturel particulièrement défavorable à toute revalorisation du labeur.
Quand l’État a appris aux Français à attendre
Mais la culture ne suffit pas à tout expliquer. Les décisions politiques ont joué un rôle décisif. Dans les années 1980, François Mitterrand crée le ministère du Temps libre et abaisse par ordonnance l’âge légal de départ à la retraite de 65 à 60 ans. Au tournant des années 2000, la semaine des 35 heures est instaurée et les cadres découvrent les RTT. Ces mesures ont eu un effet symbolique puissant : elles ont signalé aux Français que travailler moins était un progrès en soi, une conquête sociale légitime.
Parallèlement, le chômage de masse apparu dans les années 1970 a conduit l’État à développer un arsenal de politiques sociales qui ont progressivement installé ce que de Guigné appelle « un traitement social de la politique de l’emploi ». Les Français ont appris à vivre dans une relation de dépendance à l’État, perçu comme responsable, selon ses propres termes, « au mieux de leur trouver un emploi, au pire de leur fournir des subsides ».
« L’État est entraîné dans une spirale d’interventions illimitées en réponse à des attentes et des exigences illimitées. »
Cette formule, empruntée à la sociologue Dominique Schnapper et datant de 2010, conserve toute son acuité. L’extension continue de l’État-providence n’a pas seulement coûté de l’argent public, elle a progressivement redéfini la relation que les Français entretiennent avec le travail, le rendant optionnel là où il était autrefois structurant.
Il serait cependant réducteur de n’imputer ce décrochage qu’à la générosité excessive de l’État social. Une raison plus immédiate, et peut-être plus déterminante, est que le travail en France ne paie plus. De Guigné s’appuie sur les travaux d’Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail Muriel Pénicaud, pour étayer ce constat : dans l’après-guerre, 15 années de travail suffisaient à doubler son niveau de vie. Aujourd’hui, il en faudrait 90. Soit deux carrières entières. Ce seul chiffre résume une promesse brisée.
Les rémunérations sont en réalité asphyxiées par la fiscalité. La France affiche, selon l’OCDE, le troisième « coin fiscal » le plus élevé parmi les économies avancées, c’est-à-dire l’écart entre ce que perçoit le salarié et ce que débourse l’employeur. Les économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer ont calculé qu’une hausse de 100 euros du revenu disponible au niveau du Smic coûte environ 430 euros à l’employeur. Dans ces conditions, comment s’étonner que les Français aient, selon l’expression de de Guigné, « sévèrement réajusté leur engagement » ?
Ce réajustement ne prend pas toujours la forme d’un retrait pur et simple. L’étude du sociologue Jean-Laurent Cassely sur les propriétaires Airbnb français révèle une population qui a intégré que le salaire seul ne suffit plus pour bien vivre, et qui cherche des revenus complémentaires en dehors du salariat classique. Ce n’est pas de la paresse : c’est une adaptation rationnelle à un système qui pénalise le travail déclaré et concentre les prélèvements sur les revenus d’activité. Les Français ne rejettent pas le travail dans l’absolu, ils rejettent un système qui les punit de travailler davantage.
C’est peut-être là la leçon la plus importante de cet essai bref mais dense. La question n’est pas de savoir si les Français veulent encore travailler, mais dans quelles conditions ils accepteraient de le faire davantage. À cette question, ni les discours moralisateurs sur la valeur du mérite, ni les réformes cosmétiques ne répondent. La réponse est arithmétique avant d’être culturelle : tant que travailler 1 euro de plus coûtera 4 fois plus cher à l’employeur qu’il ne rapportera au salarié, aucun discours sur le goût de l’effort ne changera grand-chose. Le problème français du travail est moins une question de mentalité qu’une question de structures fiscales et sociales, et c’est précisément ce que les débats politiques récents, de la levée de boucliers syndicale autour du travail le 1er mai aux querelles sur l’âge de la retraite, persistent à ne pas vouloir regarder en face.
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Source : lepoint.fr
