Stockholm impose le retour des espèces en caisse après avoir réduit de moitié sa monnaie en circulation

Stockholm impose le retour des espèces en caisse après avoir réduit de moitié sa monnaie en circulation

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • La Suède, pays le plus dématérialisé d’Europe, vient de voter une loi pour obliger supermarchés et pharmacies à accepter à nouveau les espèces. Un virage à 180° qui mérite qu’on s’y attarde.
  • Derrière ce recul assumé, une réalité inquiétante : une société 100 % numérique est une société vulnérable aux pannes, cyberattaques et conflits armés. La Riksbank recommande désormais à chaque foyer de garder du cash chez soi.
  • Le cash n’est pas qu’un moyen de paiement : c’est une forme de souveraineté économique que la Suède a laissé s’atrophier — et que la France pourrait bien être en train de sous-estimer à son tour.

La Suède, pionnière assumée du tout numérique, vient d’adresser au reste du monde un signal que personne ne devrait ignorer. Mercredi, le gouvernement de Stockholm a présenté au Parlement un projet de loi obligeant les supermarchés et les pharmacies à accepter les paiements en espèces. Une mesure qui paraîtrait banale en France, mais qui constitue dans ce pays une véritable révolution à rebours : la quantité d’argent liquide en circulation y a quasiment été réduite de moitié depuis 2008, la plupart des agences bancaires n’acceptent plus les dépôts ni les retraits et de nombreux Suédois n’ont tout simplement pas touché un billet depuis des années.

Ce retournement n’est pas anodin. Il est le fruit d’une prise de conscience tardive mais lucide : une société entièrement dépendante des infrastructures numériques pour ses transactions quotidiennes est une société exposée. Exposée aux pannes, aux cyberattaques, aux crises d’approvisionnement énergétique et, dans le pire des cas, à la guerre. C’est d’ailleurs explicitement dans ce cadre que la banque centrale suédoise, la Riksbank, a récemment recommandé aux ménages de conserver au moins 1 000 couronnes en espèces, soit environ 93 euros, pour couvrir une semaine d’achats de première nécessité.

« La numérisation de la société s’est déroulée très rapidement et a créé de nombreuses opportunités, mais elle a également entraîné certains risques », a déclaré le ministre de l’Administration publique, Erik Slottner.

Ce que le ministre suédois nomme pudiquement des « risques », c’est en réalité une vulnérabilité structurelle que son pays a délibérément construite au nom de la modernité et de la fluidité des échanges. Pendant des années, la disparition du cash a été présentée comme un progrès inéluctable, presque un signe de civilisation avancée. Les récalcitrants, souvent des personnes âgées moins à l’aise avec les services en ligne, étaient regardés comme des retardataires qu’il fallait accompagner vers la transition, non comme des voix portant une mise en garde légitime.

La souveraineté monétaire commence dans le portefeuille

Il aura fallu l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la réactivation d’une pensée stratégique que l’Europe croyait avoir définitivement rangée au placard pour que Stockholm accepte de regarder en face ce qu’elle avait construit. La Suède, qui a considérablement renforcé ses mesures de préparation civile et de défense depuis lors, comprend désormais que la résilience d’une nation ne se mesure pas seulement à la puissance de ses armées, mais aussi à la capacité de ses citoyens à continuer de vivre, d’acheter et d’échanger lorsque les systèmes informatiques tombent en panne ou sont délibérément mis hors service.

C’est ici que la leçon suédoise dépasse largement le cadre scandinave. En France, des voix s’élèvent régulièrement pour accélérer la dématérialisation des paiements, réduire la place du cash dans l’économie et conditionner toujours davantage l’accès aux services, publics comme privés, à des outils numériques. L’argument avancé est généralement double : la lutte contre l’économie souterraine d’un côté, la modernisation des usages de l’autre. Ces arguments ne sont pas sans fondement. Mais ils occultent une question que la Suède vient de remettre brutalement sur la table : jusqu’où une société peut-elle déléguer sa capacité de fonctionnement à des infrastructures qu’elle ne maîtrise pas entièrement ?

Le cash, en effet, n’est pas qu’une modalité de paiement parmi d’autres. Il est l’une des rares formes de transaction qui ne dépend d’aucun intermédiaire privé, d’aucun serveur distant, d’aucun réseau électrique ou téléphonique. Payer en espèces, c’est exercer une forme élémentaire de souveraineté économique individuelle. Lorsqu’un État laisse cette capacité s’atrophier, par négligence ou par idéologie, il n’affaiblit pas seulement ses citoyens les plus vulnérables. Il fragilise la texture même de son autonomie collective.

Le ministre Slottner l’admet lui-même : « l’exclusion numérique » touche en priorité les personnes âgées. Mais ce que révèle ce constat, c’est que la modernisation à marche forcée produit toujours des laissés-pour-compte : ceux qui n’ont pas les outils, les réflexes ou les moyens de suivre le rythme d’une société qui se reconfigure à leur insu. Dans le domaine des paiements comme dans d’autres, la vitesse de la transformation techno-libérale est souvent inversement proportionnelle à son souci des plus fragiles.

Un modèle qui devrait interpeller Paris

Le projet de loi suédois va plus loin que la simple acceptation des espèces en caisse. Il impose également aux banques de permettre à leurs clients de déposer du liquide et aux commerçants d’avoir accès à des services pour déposer leurs recettes quotidiennes en espèces. C’est-à-dire qu’il s’attaque à toute la chaîne qui avait progressivement rendu le cash inutilisable dans la pratique, même pour ceux qui l’auraient souhaité. Une leçon de pragmatisme : il ne suffit pas de ne pas interdire le liquide pour qu’il reste accessible ; encore faut-il en maintenir activement l’infrastructure.

La France n’en est pas là. Mais les signaux d’une tentation similaire existent : fermetures d’agences bancaires en zones rurales, dématérialisation croissante des services publics, pressions douces pour orienter les citoyens vers le tout numérique. La trajectoire n’est pas identique à celle de la Suède, mais la direction n’est pas sans ressemblance. Ce que Stockholm reconnaît aujourd’hui avec une honnêteté rare, avoir été trop loin, trop vite, sans mesurer les conséquences, devrait nourrir une réflexion sérieuse en France avant que le constat devienne aussi cuisant.

Il y a quelque chose de salutaire dans la capacité d’un gouvernement à corriger une trajectoire, à admettre que l’enthousiasme pour une innovation peut avoir produit des fragilités imprévues. La Suède ne renonce pas à la modernité. Elle en réévalue simplement les angles morts. C’est précisément ce type de lucidité, celle qui refuse de confondre progrès technologique et progrès tout court, que l’on aimerait voir davantage s’exercer en France.

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