Madagascar : ce n’est pas la Russie qui a gagné, c’est la France qui a perdu

Le président malgache Michaël Randrianirina à Moscou

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Le président malgache a choisi Moscou pour sa première visite, symbolisant un tournant diplomatique majeur en Afrique, loin de l’influence française.
  • L’exfiltration de l’ancien dirigeant par la France a envoyé un signal négatif, renforçant la défiance croissante envers Paris chez les élites malgaches.
  • La Russie offre des accords concrets en énergie et défense, contrastant avec l’aide française vue comme condescendante et inefficace.
  • La France doit réviser sa politique africaine pour contrer ces revers, ou risquer de perdre encore plus d’influence géopolitique.

Il fut un temps où la France n’avait pas besoin de consulter les dépêches pour savoir ce qui se tramait à Tananarive. Ce temps-là est révolu. La visite du président malgache Michaël Randrianirina à Moscou, avant même de se rendre à Paris, constitue l’un de ces événements qui cristallisent, en une image, des années d’errements diplomatiques français. Que le nouveau dirigeant de la Grande Île ait choisi le Kremlin comme première destination officielle n’est pas un accident de calendrier : c’est un message, et il nous est adressé.

La presse française s’est empressée de décrypter ce « basculement diplomatique », évoquant une « guerre d’influence » entre Paris et Moscou sur le continent africain. Le Point parle d’un choix « lourd de sens » ; Le Monde y voit une lecture géopolitique évidente. On s’émeut du transport en Iliouchine, de la limousine russe, du protocole soigné réservé au dirigeant malgache. Tout cela est juste. Mais cette indignation tardive a quelque chose de pathétique : elle révèle surtout notre incapacité collective à comprendre comment nous en sommes arrivés là.

Car enfin, posons la question sans fard : pourquoi un pays qui fut colonie française pendant plus de soixante ans, qui partage encore notre langue administrative et dont les élites furent formées dans nos universités, se tournerait-il vers une puissance avec laquelle il n’entretient que des liens ténus ? La réponse ne se trouve pas dans les machinations supposées du Kremlin, mais dans nos propres renoncements.

L’exfiltration qui dit tout

Un détail, passé relativement inaperçu dans le flot des analyses, mérite que l’on s’y attarde. En octobre 2025, lorsque Andry Rajoelina fut renversé par une vague de contestation populaire soutenue par l’armée, c’est un aéronef français qui l’a exfiltré. RFI a révélé qu’un « accord avec le président Emmanuel Macron aurait permis cette exfiltration ». Autrement dit : la France a évacué un dirigeant que son propre peuple venait de chasser.

Comment s’étonner, après cela, que le nouveau pouvoir malgache ne fasse pas de Paris sa destination prioritaire ? En sauvant Rajoelina, la France a envoyé un signal désastreux : celui d’une puissance qui protège les sortants plutôt que d’accompagner les transitions. Ce réflexe d’un autre âge, consistant à s’accrocher aux régimes en place indépendamment de leur légitimité populaire, nous coûte infiniment plus cher que les quelques heures de vol nécessaires à cette exfiltration.

« Nous sommes prêts à développer nos relations avec la Fédération de Russie dans tous les domaines, que ce soit dans le domaine social, la santé, l’éducation, l’énergie, les hydrocarbures, le développement des infrastructures ou la défense. »

Ces mots de Michaël Randrianirina, prononcés face à Vladimir Poutine, ne relèvent pas de la rhétorique diplomatique convenue. Ils dessinent un programme de coopération totale, là où la France se contentait, depuis des décennies, d’une présence économique sans vision et d’une aide au développement perçue comme condescendante. La Russie, elle, arrive avec des propositions concrètes : aide humanitaire après le cyclone Gezani, livraisons d’armement, perspectives énergétiques. Peu importe que ces offres soient modestes à l’échelle des besoins malgaches ; elles ont le mérite d’exister et d’être formulées sans leçons de morale.

Le Monde s’étonne que Moscou, « habituellement peu présent sur les crises humanitaires », ait réagi au cyclone qui a fait soixante morts et quatre cent mille sinistrés. Cette surprise en dit long sur notre aveuglement. La Russie n’a pas besoin d’être philanthrope pour être efficace : il lui suffit d’être présente quand les autres sont absents, ou pire, quand ils sont présents mais inaudibles.

Le procès en influence russe, cache-misère de nos échecs

Il est tentant de réduire cette affaire à une énième manifestation de l’expansionnisme russe en Afrique. Cette grille de lecture est commode : elle permet de désigner un coupable extérieur et d’éviter tout examen de conscience. Mais elle est profondément insuffisante.

La vérité, c’est que la France a dilapidé, en quelques années, un capital de présence et d’influence patiemment constitué sur plusieurs générations. Au Sahel, nous avons été chassés du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Non pas parce que la Russie y a déployé des moyens considérables, mais parce que notre politique africaine est devenue illisible, oscillant entre un interventionnisme militaire sans horizon politique et des sermons démocratiques que personne ne nous demandait.

Madagascar n’est pas le Sahel et il serait erroné de plaquer mécaniquement la même analyse. Mais le symptôme est identique : une défiance croissante envers l’ancienne puissance coloniale, perçue comme arrogante dans ses exigences et timide dans ses engagements. Quand Randrianirina accorde sa première interview à RT plutôt qu’à RFI ou France 24, il ne commet pas une erreur de communication : il administre une leçon publique à ceux qui pensaient encore que la francophonie institutionnelle suffisait à garantir notre prééminence.

Car il faut bien admettre une évidence que notre classe dirigeante refuse de regarder en face : les nations africaines ne nous doivent rien. Elles évaluent les partenariats à l’aune de leurs intérêts nationaux, comme n’importe quel État souverain. Lorsqu’elles constatent que la Chine construit des infrastructures, que la Russie livre des armes sans conditions politiques et que la Turquie offre des débouchés commerciaux, elles diversifient naturellement leurs alliances. Ce n’est pas de l’ingratitude ; c’est du réalisme géopolitique.

La France, empêtrée dans ses contradictions européistes, sa dette abyssale et ses querelles intérieures, n’a plus grand-chose à proposer. Notre aide au développement est grevée par des conditionnalités que nos partenaires jugent humiliantes. Notre présence militaire, après les fiascos sahéliens, n’inspire plus confiance. Notre diplomatie, alignée sur des positions atlantistes qui ne correspondent pas aux intérêts de nos interlocuteurs africains, a perdu toute singularité.

Vladimir Poutine a qualifié Madagascar de « grand partenaire » de la Russie en Afrique. L’emphase est excessive au regard des relations réelles entre les deux pays. Mais cette emphase même constitue une leçon : la Russie sait flatter les nations qu’elle courtise, là où la France semble n’avoir que des reproches à formuler et des réformes à exiger.

Ce qui se joue à Tananarive n’est pas seulement une question d’influence géopolitique. C’est le miroir de notre propre effacement sur la scène internationale. Un pays qui a cessé de croire en sa mission historique, qui s’excuse de son passé plutôt que d’en assumer l’héritage complexe et qui préfère les incantations multilatérales aux relations bilatérales fortes recule nécessairement. La Russie, la Chine et la Turquie occupent l’espace que nous leur abandonnons.

Le président malgache viendra bien à Paris, en fin de mois. On lui réservera sans doute un accueil protocolaire convenable. Mais le symbole est déjà gravé : Moscou d’abord, Paris ensuite. Ce n’est pas la Russie qui a gagné Madagascar ; c’est la France qui l’a perdu. Tant que nous n’aurons pas compris cette distinction fondamentale, nous continuerons de nous étonner naïvement devant chaque nouveau revers, incapables de voir que le problème, c’est nous.

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