🔥 Les essentiels de cette actualité
- Des victimes d’agressions sexuelles à France Télévisions auraient été payées pour se taire via des accords de confidentialité, selon le rapporteur de la commission d’enquête parlementaire.
- Plusieurs dizaines de millions d’euros d’indemnités de départ : de l’argent public potentiellement utilisé pour étouffer des affaires de violences sexuelles au sein du groupe audiovisuel.
- Deux sources distinctes, une même logique : celle d’un système organisé, d’une véritable omerta soigneusement entretenue au plus haut niveau de l’entreprise.
- Le rapporteur saisit la justice. Mais les victimes, liées par des clauses de confidentialité, oseront-elles porter plainte ? Ces accords sont-ils même juridiquement valables ?
Ce que révèle Charles Alloncle devant les caméras du Figaro TV n’est pas une accusation comme les autres. Le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public affirme avoir été contacté, pendant même le déroulement des travaux de la commission, par des victimes et des témoins d’agressions sexuelles à France Télévisions. Ces personnes lui auraient indiqué avoir été invitées à quitter le groupe en échange d’accords de confidentialité « particulièrement onéreux », autrement dit être payées pour se taire. Le député UDR entend désormais transmettre ces éléments à la justice, « plus à même de traiter ces dossiers tant ils sont d’une très grande gravité ».
Il faut peser les mots. Acheter le silence de victimes ou de témoins de violences sexuelles, si cela est établi, ne relève ni d’une mauvaise gestion budgétaire ni d’un simple dysfonctionnement institutionnel. Cela désigne une stratégie délibérée de dissimulation, financée avec de l’argent public, au sein d’une entreprise publique placée sous la tutelle de l’État.
Des témoignages qui convergent
Ces accusations ne surgissent pas dans le vide. Quelques jours avant la déclaration d’Alloncle, Jacques Cardoze, ancien présentateur de Complément d’enquête, avait été auditionné. Il avait lui-même évoqué, sous serment, des « accusations très graves » selon lesquelles des indemnités de départ massives, se chiffrant en dizaines de millions d’euros, auraient pu servir à neutraliser des témoins ou des victimes. Deux sources distinctes, deux moments distincts, une même logique décrite : celle d’un système qui préfère indemniser généreusement plutôt que de laisser émerger des affaires embarrassantes.
« Ces personnes m’ont écrit pendant cette commission d’enquête pour me dire qu’on leur avait demandé de partir, après avoir dénoncé ces faits à des dirigeants de France TV, moyennant des accords de confidentialité particulièrement onéreux. »
Le tableau que dresse Alloncle est celui d’une culture du silence soigneusement entretenue. Il décrit des sources qui lui parlent « avec une grande réticence », qui lui donnent rendez-vous « dans des lieux extrêmement confidentiels voire incongrus ». On n’est plus dans la simple réserve d’employés prudents : il s’agit désormais de la description d’une peur réelle, que le rapporteur qualifie lui-même d’« omerta ».
Ce mot mérite attention. L’omerta n’est ni un accident ni une négligence. C’est un système. Elle suppose que les faits sont connus de plusieurs acteurs internes, que leur divulgation est perçue comme une menace collective, et que des mécanismes, financiers, statutaires et contractuels, sont mis en place pour la prévenir. Si les témoignages recueillis par Alloncle sont exacts, alors ce qui est en cause à France Télévisions n’est pas l’action individuelle d’un prédateur isolé, mais le fonctionnement d’une organisation qui aurait choisi la protection de sa réputation institutionnelle plutôt que la protection de ses salariés.
La question des responsabilités institutionnelles
C’est précisément là que réside l’enjeu le plus lourd. France Télévisions est un groupe public. Ses dirigeants sont nommés par le Conseil supérieur de l’audiovisuel, et son financement est assuré par la collectivité nationale. Les indemnités de départ évoquées, « plusieurs dizaines de millions d’euros » selon Cardoze, seraient donc, si cette lecture se confirme, de l’argent public utilisé pour étouffer des affaires de violences sexuelles. Ce n’est pas une question de gestion interne : c’est une question de gouvernance publique, avec tout ce que cela implique en matière de responsabilité politique et pénale.
Alloncle entend transmettre ses éléments au procureur. C’est le geste approprié. La commission d’enquête parlementaire a ses limites : elle peut auditionner, recueillir des témoignages, formuler des recommandations, mais elle ne peut ni contraindre ni sanctionner. Seule la justice dispose des outils, perquisitions, auditions sous contrainte, mise en examen, pour établir si les faits décrits correspondent à des infractions pénales constituées.
Le rapport final, dont le vote est prévu le 27 avril, sera un document parlementaire. Mais la véritable épreuve viendra après : les parquets saisiront-ils ces signaux ? Les victimes, encouragées par l’attention publique suscitée par ces révélations, oseront-elles porter plainte sans redouter les clauses de confidentialité qu’elles ont pu signer ? Ces accords, conclus dans un contexte de rapport de force profondément déséquilibré entre un grand groupe audiovisuel et des salariés fragilisés, ont-ils une valeur juridique pleine et entière lorsqu’ils portent sur des faits susceptibles de qualification pénale ? La question mérite d’être posée explicitement.
Ce qui se dessine, au fil de ces auditions, est moins un scandale isolé qu’une interrogation de fond sur les mécanismes de contrôle réels qui s’exercent sur les grands groupes publics français. Qui surveille, concrètement, ce qui se passe en interne ? Qui est en mesure d’alerter sans craindre de représailles économiques ? Et surtout, combien de temps ces affaires peuvent-elles être contenues avant que la pression extérieure, parlementaire, judiciaire et médiatique, ne force une véritable transparence ?
Les semaines qui viennent répondront en partie à ces questions. Mais ce que la commission Alloncle a d’ores et déjà accompli, c’est de rendre publiquement audible ce que certains savaient peut-être en silence depuis longtemps.
IMPORTANT - À lire
France Télévisions, omerta, argent public : ces affaires révèlent des mécanismes de pouvoir que l'actualité effleure à peine. Notre revue papier mensuelle les décrypte en profondeur.
Chaque mois, analyses géopolitiques et enquêtes de fond pour comprendre ce que les médias ne creusent pas. Abonnez-vous à la revue papier.
Source : lejdd.fr
