🔥 Les essentiels de cette actualité
- Moins d’un an après sa fermeture judiciaire en juin 2024, le site Coco est réapparu sous le nom de Cocoland, avec une nouvelle URL, malgré une décision de justice qui avait été présentée comme une victoire symbolique contre ces plateformes.
- Le site Coco avait été cité dans plus de 23 000 procédures pénales et se trouvait au cœur de l’affaire des viols de Mazan, dans laquelle Dominique Pelicot a été condamné à vingt ans de réclusion en mars 2025.
- La haute-commissaire à l’Enfance Sarah el Haïry a qualifié ce retour de « vraie gifle », promettant de « traquer » et « harceler » les opérateurs, sans préciser les moyens juridiques et techniques réellement mobilisables.
- L’article analyse ce retour comme le symptôme d’une impuissance structurelle de l’État face à des infrastructures numériques fluides, délocalisables et reproductibles, que le droit traditionnel n’est pas outillé pour neutraliser durablement.
- Bloquer un nom de domaine suffit-il à détruire une infrastructure numérique, quand le code source subsiste et qu’une nouvelle adresse peut être activée en quelques heures, souvent depuis un hébergeur hors juridiction française ?
Le retour de Coco, ou plutôt de Cocoland, son avatar ressuscité, sous une nouvelle adresse URL n’est pas seulement un fait divers numérique. C’est le symptôme d’une impuissance structurelle que les autorités françaises peinent encore à nommer clairement : la loi, dans sa forme traditionnelle, n’est pas outillée pour gouverner un espace qui ignore les frontières, change de nom en quelques clics et défie toute saisie physique.
Rappelons les faits dans leur brutalité. Le site Coco a été fermé par la justice en juin 2024, après avoir été cité dans plus de 23 000 procédures pénales. Il était au cœur de l’affaire des viols de Mazan : pendant dix ans, Gisèle Pelicot a été droguée et violée par son mari Dominique Pelicot, qui recrutait ses complices sur cette plateforme. Dominique Pelicot a été condamné à vingt ans de réclusion en mars dernier. Moins d’un an après la fermeture du site, Cocoland est en ligne. Même logique, nouvelle URL.
Une promesse de protection déjà morte-née
La haute-commissaire à l’Enfance, Sarah el Haïry, a qualifié ce retour de « vraie gifle ». Le mot est juste. Il dit l’humiliation d’un État qui avait fait d’une fermeture judiciaire une promesse symbolique forte, celle de protéger les victimes potentielles, les enfants, les personnes vulnérables que ces plateformes transforment en proies. Cette promesse est désormais en lambeaux, et ce n’est pas faute de bonne volonté.
« Ces sites, ce ne sont pas des lieux anodins, ils utilisent toutes les failles, ils cherchent des proies, les proies ce sont des enfants. »
Cette déclaration de Sarah el Haïry résume avec précision le problème opérationnel : la plateforme n’est pas un local qu’on scelle, un commerce qu’on ferme administrativement, un éditeur qu’on assigne en référé. C’est une infrastructure fluide, délocalisable, reproductible à coût marginal nul. Fermer Coco sans disposer des moyens de bloquer durablement ses réincarnations, c’est couper une hydre en lui laissant les têtes de rechange.
La haute-commissaire a promis des « procédures », annoncé qu’on « traquera » et « harcèlera » les opérateurs sans leur « laisser de répit ». Ce langage martial est compréhensible dans un contexte d’indignation légitime. Mais il ne dit rien sur l’arsenal juridique et technique réellement disponible. C’est précisément là que le bât blesse.
La loi face à une infrastructure insaisissable
Le droit français permet aujourd’hui de demander le blocage d’un site par les fournisseurs d’accès à internet, de saisir les hébergeurs, de solliciter les registrars de noms de domaine. Ces mécanismes existent. Mais leur efficacité se heurte à deux obstacles convergents : la rapidité avec laquelle un opérateur malveillant peut migrer vers une nouvelle adresse, souvent hébergée hors du territoire français ou européen, et la lenteur inhérente aux procédures judiciaires face à la réactivité d’un environnement numérique qui se reconfigure en quelques heures.
Le paradoxe est que Coco n’était pas un darknet anonyme. C’était un site accessible à tout internaute, visible, connu des services. Sa persistance, d’abord sous son nom original, puis sous celui de Cocoland, révèle moins un défaut de volonté qu’un défaut de moyens juridiques adaptés à la vitesse de l’internet. Bloquer un domaine ne détruit pas une infrastructure. Condamner un opérateur ne supprime pas le code source. Fermer un site ne garantit pas qu’il ne rouvrira pas demain sous un autre pavillon.
Ce que l’affaire Cocoland met en lumière, c’est donc une question de gouvernance numérique que la France, comme la plupart des démocraties européennes, n’a pas encore résolue : comment exercer une autorité effective sur des espaces qui, techniquement, peuvent toujours s’évader de la juridiction qui les cible ? Les réponses partielles existent : coopération internationale entre autorités judiciaires, pression sur les registrars et hébergeurs, amendes dissuasives sur les intermédiaires. Mais aucune de ces réponses n’est, à elle seule, suffisante.
Ce n’est pas une raison de désespérer de l’action publique. C’est une raison d’exiger qu’elle soit plus précise, plus technique et moins proclamatoire. Les victimes de Coco, celles des viols de Mazan, celles des guets-apens homophobes, celles dont les noms ne figurent dans aucune grande affaire médiatisée, méritent mieux qu’une promesse réitérée dont les moyens d’exécution restent, pour l’heure, aussi flous que la nouvelle adresse du site qu’on prétend avoir définitivement fermé l’an dernier.
IMPORTANT - À lire
La fermeture de Coco, les viols de Mazan, le retour de Cocoland : ces affaires révèlent une impuissance des États face au numérique que notre revue papier décrypte chaque mois.
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Source : lejdd.fr
