🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le directeur général de l’ARS Île-de-France a prononcé le 13 avril la dissolution du conseil parisien de l’Ordre des médecins, après un vote à 90 % du Conseil national en faveur de cette mesure.
- Un rapport confidentiel de l’IGF de 1 500 pages révèle que deux médecins condamnés — l’un pour détention d’images pédopornographiques, l’autre pour agression sexuelle — restaient inscrits au tableau de l’Ordre sans qu’aucune procédure disciplinaire ne soit engagée.
- Deux scrutins successifs destinés à renouveler le conseil parisien ont été annulés par le tribunal administratif, en février 2024 puis en avril 2025, pour fraudes et irrégularités dont la distribution de bulletins préremplis.
- Des dérives financières sont également documentées : 15 000 euros de courses de taxi sans justificatif et des achats de vin et champagne apparaissent dans les comptes de l’institution.
- La dissolution referme un chapitre, mais l’article souligne que la qualité des prochaines élections et la rigueur des nouvelles instances sur les cas disciplinaires détermineront si l’Ordre a réellement tiré les leçons de ses défaillances.
La dissolution du conseil parisien de l’Ordre des médecins, prononcée le 13 avril par le directeur général de l’ARS Île-de-France sur proposition du Conseil national, n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle constitue l’aboutissement d’une dégradation longue, méthodique et documentée d’une institution censée incarner la déontologie médicale dans la capitale. Lorsqu’une instance de régulation professionnelle devient elle-même le problème qu’elle est chargée de résoudre, la dissolution n’est plus une sanction : c’est une évidence.
Les faits rapportés dans le rapport confidentiel de l’Inspection générale des finances, un document de 1 500 pages d’une précision redoutable, sont d’une gravité difficilement surmontable. Un médecin définitivement condamné en 2025 pour détention d’images pédopornographiques et propositions d’ordre sexuel à un mineur reste inscrit au tableau de l’Ordre. Un psychiatre, condamné en 2022 pour agression sexuelle et frappé d’une interdiction d’exercer, y figure toujours, discrètement répertorié comme « n’exerçant pas par décision personnelle ». Dans aucun de ces deux cas, l’Ordre n’a engagé de procédure disciplinaire. Ces omissions ne relèvent pas de la négligence administrative. Elles traduisent une structure dont les réflexes de protection corporatiste ont pris le pas sur la mission fondamentale de protection des patients.
Une institution retournée contre ses propres finalités
À ces défaillances disciplinaires s’ajoutent des dérives financières qui, sans atteindre les montants considérables d’un grand scandale d’État, révèlent une culture de l’impunité bien installée. Une conseillère ordinale aurait cumulé 15 000 euros de courses de taxi en 2024, sans qu’aucun justificatif ne soit réclamé. Des achats de vin et de champagne apparaissent dans les comptes, sans motif explicite. Ces éléments comptables ont une portée symbolique qui dépasse leur montant : ils décrivent une institution dont les responsables ont perdu le sens de ce que représente l’argent des cotisations de leurs confrères.
Le contexte électoral aggrave encore le tableau. En février 2024, puis en avril 2025, deux scrutins successifs destinés à renouveler la moitié du conseil parisien ont été annulés par le tribunal administratif pour fraudes et irrégularités, parmi lesquelles la distribution de bulletins préremplis et déjà cachetés. Deux annulations consécutives pour des raisons similaires : ce n’est plus un incident, c’est un système. Le Conseil national de l’Ordre, qui s’est prononcé à 90 % pour la dissolution, a tiré de cette accumulation la seule conclusion raisonnable.
« La dissolution n’est pas vraiment une surprise mais il était surtout temps. Mais c’est un scandale qu’on en soit arrivé là. »
Ces mots du docteur Moshé Assouline, ex-élu de l’Ordre ayant porté le recours contre le second scrutin annulé, résument avec une économie de moyens ce que l’on pourrait développer longuement. Il y a dans cette phrase deux vérités qui s’articulent : la résignation devant une issue inévitable, et l’indignation face au temps qu’il a fallu pour que cette issue s’impose.
Car c’est bien là que réside le véritable scandale institutionnel. Non pas dans les dérives elles-mêmes, les institutions dérivent, les hommes faillissent, cela est de tout temps, mais dans la durée pendant laquelle ces dérives ont pu se perpétuer sans que les mécanismes de contrôle ne produisent d’effet. Il aura fallu un rapport d’inspection de 1 500 pages, deux annulations électorales par un tribunal administratif et des révélations de presse pour que l’institution de tutelle se décide à agir. La question de la robustesse des mécanismes de contrôle interne à l’Ordre s’impose avec une acuité que les élections à venir ne suffiront pas à éteindre.
Ce que doit être un ordre professionnel
Une délégation de quatre médecins assurera désormais la transition jusqu’à l’élection d’un nouveau conseil départemental, sous la supervision du Conseil national. Des élections pourraient intervenir à la rentrée. Cette mécanique de reconstruction est nécessaire, mais elle ne sera suffisante que si elle s’accompagne d’une réflexion de fond sur ce que l’Ordre doit être et ne doit pas être.
Le témoignage d’un médecin parisien, exprimé sous couvert d’anonymat par crainte de représailles, est à cet égard éloquent. Il décrit « une mafia qui détourne l’argent des cotisations des confrères » et évoque une institution qui « terrorise » les médecins plutôt que de les protéger. La formulation est sévère, mais le recours à l’anonymat dit quelque chose de concret : au sein même du corps médical parisien, s’exprimer publiquement contre l’Ordre comporte encore, au moment des faits, un risque perçu comme réel.
Ce que dessinent ces témoignages et ce que confirme le rapport de l’IGF, c’est la figure d’une institution qui a progressivement inversé sa hiérarchie de priorités : d’abord protéger ses membres influents et ses pratiques internes, ensuite, et accessoirement, remplir sa mission de garant de la déontologie médicale. Le docteur Assouline l’exprime clairement : un ordre réformé devrait « répondre aux patients au lieu de servir des réseaux ». Cette formule est presque un programme.
La dissolution du conseil parisien referme un chapitre honteux. Elle n’ouvre pas mécaniquement un chapitre vertueux. La qualité des prochaines élections, la transparence de la gestion financière à venir, et surtout la rigueur avec laquelle les nouvelles instances traiteront les cas disciplinaires impliquant la protection des patients, voilà ce qui déterminera si l’institution a tiré les leçons de sa propre faillite. Ou si elle n’a fait que changer de visage.
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Les dérives de l'Ordre des médecins révèlent un mal plus profond : quand les institutions censées nous protéger se retournent contre nous, qui garde les gardiens ?
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Source : leparisien.fr
