🔥 Les essentiels de cette actualité
- Auditionné par la commission d’enquête parlementaire, Vincent Bolloré a lâché un chiffre qui dérange : 4 milliards d’euros dépensés chaque année pour l’audiovisuel public, dans un pays qui ne peut plus se le permettre.
- Le milliardaire breton ne s’attaque pas aux programmes ni aux journalistes, mais pointe une défaillance bien plus gênante : un État actionnaire qui ne contrôle rien, ne fixe aucun objectif et laisse les coûts s’emballer.
- Sa comparaison avec TF1 et M6 est provocatrice, mais sa vraie bombe est ailleurs : « C’est peut-être la faute de l’État aussi. » Une phrase qui change tout à la nature du procès.
- Derrière l’audition, une question que la classe politique esquive depuis des décennies : peut-on encore sanctuariser l’audiovisuel public des impératifs de rigueur quand la dette dépasse 3 000 milliards d’euros ?
Vincent Bolloré n’est pas homme à discourir longuement. Devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, le milliardaire breton a livré mardi un diagnostic en quelques phrases, lapidaires, chiffrées et implacables. Et c’est précisément cette concision qui mérite qu’on s’y arrête, car elle pose une question que la classe politique française esquive avec un remarquable talent depuis des décennies : combien coûte réellement l’audiovisuel public et qui en est responsable ?
Le chiffre avancé par Bolloré, 4 milliards d’euros, n’est pas inventé. C’est grosso modo le budget consolidé du secteur, France Télévisions et Radio France en tête. Lui l’appelle des « pertes ». Recadré par les commissaires sur ce choix sémantique, il a maintenu sa position : c’est ce que cela « coûte à l’État ». On peut chicaner sur les mots. Il reste que ces 4 milliards sont prélevés sur des finances publiques qui affichent un déficit chronique, dans un pays que le milliardaire lui-même a qualifié d’« en difficulté ». Ce n’est pas un jugement politique : c’est un constat arithmétique.
« Je ne vois pas pourquoi TF1 gagnerait de l’argent, M6 gagnerait de l’argent et le service public ne gagnerait pas d’argent » alors que tous font « la même chose ».
La comparaison avec TF1 et M6 est provocatrice, et assumée comme telle. Elle mérite pourtant d’être prise au sérieux plutôt que balayée d’un revers de main au nom de la « mission de service public ». Car ce n’est pas la mission qui est en cause ici, Bolloré ayant d’ailleurs pris soin de préciser qu’il n’avait « rien à reprocher au service public ». C’est le modèle de gestion, l’organisation des coûts et la culture interne de dépense. Des dépenses qu’il décrit comme « ni contrôlées ni maîtrisées ». Là encore, la formule est volontairement incisive. Mais est-elle fausse ?
La question de la gestion que personne ne veut poser
Pour illustrer son propos, Bolloré a évoqué sa propre expérience à la tête de Canal+ à partir de 2014. La chaîne cryptée, dit-il, « perdait 400 à 500 millions ». Il y a trouvé « une petite caste qui faisait la fête », entre Festival de Cannes et matches de football. Sans « les poches profondes de l’État », il a été contraint de corriger la trajectoire. Le parallèle est cruel pour l’audiovisuel public, mais instructif. Ce que la contrainte financière impose à une entreprise privée, l’argent public l’en dispense. Et cette dispense a un prix.
Ce qui frappe dans l’intervention de Bolloré, c’est aussi qu’il ne désigne pas seulement la direction de France Télévisions comme responsable, citant au passage Delphine Ernotte Cunci. Il ajoute, avec une franchise inhabituelle dans ce genre d’audition : « C’est peut-être la faute de l’État aussi. » Voilà qui change la nature du procès. Ce n’est pas un plaidoyer pour la privatisation, ni une charge idéologique contre le service public. C’est un constat sur la défaillance de tutelle : l’État actionnaire qui ne surveille pas, qui ne fixe pas d’objectifs d’efficience et qui laisse prospérer des structures coûteuses parce qu’il en a provisoirement les moyens.
Or la France n’en a plus les moyens. C’est le cœur du problème que soulève cette audition. Lorsque la dette publique dépasse 3 000 milliards d’euros et que chaque ligne budgétaire est scrutée à la loupe, il devient difficile de sanctuariser un secteur entier au nom de la noblesse de sa mission. L’audiovisuel public n’est pas exempt de la rigueur qui s’impose partout ailleurs. L’en exempter, c’est soit de l’aveuglement, soit de la démagogie culturelle.
Un débat que la commission ne pourra pas éluder
La commission d’enquête parlementaire a été créée dans un contexte de polémique récurrente sur les contenus de l’audiovisuel public, régulièrement accusé par certains, dont CNews, chaîne du groupe Canal+, de pencher idéologiquement à gauche. Bolloré, entendu non pas en tant qu’actionnaire de Canal+ mais au titre de sa participation dans le groupe de production Banijay via Vivendi, a habilement contourné ce terrain miné. Il a refusé de jouer le rôle qu’on lui tendait, celui du prédateur conservateur venu attaquer le service public, pour se placer sur le seul terrain où le débat devient difficile à esquiver : celui de l’argent public.
C’est un déplacement stratégique, mais aussi un déplacement légitime. Car la question de l’orientation éditoriale de France Télévisions ou de Radio France, aussi réelle soit-elle, ne saurait à elle seule justifier 4 milliards de dépenses annuelles. Inversement, l’impératif d’économies ne saurait servir de prétexte à démanteler des structures qui remplissent des fonctions que le marché ne couvre pas. La commission devra donc travailler sur deux plans : la gouvernance et les coûts d’un côté, le périmètre et les missions de l’autre.
Ce que l’audition de Vincent Bolloré aura au moins eu le mérite de remettre sur la table, c’est l’exigence d’une gestion rigoureuse de l’argent public, y compris, et peut-être surtout, là où la tradition culturelle française a longtemps cru pouvoir s’en affranchir. Dans une France qui doit remettre ses finances en ordre, cette exigence n’est pas de droite. Elle est simplement raisonnable.
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