Qui sont les véritables ennemis des États-Unis et de leur sécurité nationale ?

0
223

Les nouvelles allégations selon lesquelles le président élu Trump pourrait être contrôlé par le Kremlin grâce à des renseignements compromettants sont sans précédent dans l’histoire et la politique américaines

Stephen Cohen, contributeur à la rédaction de l’hebdomadaire The Nation, et l’animateur de radio John Batchelor poursuivent leurs entretiens hebdomadaires sur la Nouvelle Guerre froide USA – Russie (les entretiens précédents se trouvent sur le site TheNation.com). L’entretien de cette semaine suit immédiatement les allégations selon lesquelles le Kremlin détient des documents compromettants, où il est question aussi bien de sexe que de finance, et qui permettraient d’exercer un chantage sur le Président nouvellement élu Trump. La chaîne CNN a été la première à divulguer ces documents le 10 janvier, en début de soirée. Ces fuites ont déclenché à leur tour toute une série d’articles de presse et d’émissions TV. Ces documents de nature compromettante ont été publiés intégralement par Buzzfeed. La publication par ce tabloïd bon marché d’allégations reconnues comme étant « sans fondement » et« non vérifiées » ne manque pas de soulever des questions.

Dans sa discussion avec John Batchelor, Cohen relève les points suivants :

Deux interprétations contradictoires sont possibles. Soit Trump est en passe de devenir un président américain potentiellement séditieux, soit des forces sont à l’œuvre aux États Unis pour lui porter atteinte et compromettre sa présidence, avant même qu’il n’entre en fonction. Même si ces allégations se révèlent finalement fausses, elles pourraient salir Trump définitivement et le paralyser dans sa politique extérieure. Sa tentative de mettre un frein à la Nouvelle Guerre froide avec la Russie serait ainsi compromise, ce qui constituerait une menace sérieuse pour la sécurité nationale des États-Unis et pourrait déboucher sur une confrontation de la même gravité que la crise des missiles de 1962 à Cuba. En diffusant de fausses allégations de cette ampleur, les forces américaines qui s’opposent à Trump constituent une menace pour la sécurité des États-Unis et devraient faire l’objet d’une enquête publique approfondie.

Le moment choisi pour faire ces révélations les rendent douteuses, ajoute Cohen. Elles interviennent juste après le « rapport » bidon des différentes agences de renseignements, rapport selon lequel le Président russe Poutine aurait dirigé une campagne visant à discréditer Mme Clinton et mettre Trump à la Maison Blanche, en piratant le Comité du parti démocrate. Bien que les médias conventionnels aient aussi repris à leur compte cette affabulation, elle a eu beaucoup moins d’impact que ce qu’on pouvait attendre. Dans son édition du 7 janvier et sous la signature de Scott Shane, le New York Times, malgré sa ligne  résolument anti-Trump et anti-Poutine, a conclu qu’il manquait dans ce rapport conjoint des trois agences « les faits permettant de confirmer les assertions de ces agences », tout en constatant « une absence totale de preuves ». Les faits allégués qui ont été divulgués par l’ancien agent de renseignements britannique – son propre rapport ayant été apparemment concocté à partir de ragots qui circulaient depuis longtemps dans les médias russes, américains et ceux de l’OTAN – constitueraient un effort désespéré pour « stopper Trump ».

Cohen relève que même avant cette toute dernière « révélation », une campagne sans précédent a été lancée dans les médias pour dénigrer Trump et en faire un traître potentiel, du fait de ses relations avec la Russie. Le 4 janvier en soirée, quand un journaliste payé par CNN a qualifié le futur président de « cinquième colonnard », personne sur le plateau ne l’a contredit ou n’a dit mot. Dans la foulée, un éditorialiste du Washington Post a dénoncé le fait que Trump pourrait avoir commis une « trahison » en tant que président en voulant conclure avec Poutine une réplique du Pacte germano-soviétique de 1939. Un autre de ses confrères a énoncé les motifs d’un « impeachment », avant même qu’il ne soit entré en fonction. Encore une fois, on n’a jamais vu dans toute l’Histoire moderne de l’Amérique une conjoncture aussi délétère ou potentiellement aussi néfaste à la sécurité nationale et à l’institution de la présidence.

D’un bout à l’autre, les médias américains anti-Trump ont donné des motifs suffisants pour que l’on doute de la qualité et des motivations des services de renseignement. En rappelant les nombreux exemples où la CIA a poussé les présidents américains à entreprendre des guerres désastreuses, à commencer par la Baie des Cochons et la guerre du Vietnam, jusqu’à l’Irak et à la Libye, Cohen se demande pourquoi on pourrait penser que la CIA est de bon conseil. Pour leur sécurité, les États-Unis ont besoin d’un président capable d’évaluer de façon critique les rapports des services secrets ou entouré de gens susceptibles de le faire. Savoir si Trump et les personnes qu’il a désignées pour son cabinet sont en mesure de le faire est une autre question.

Tout ceci intervient à la veille de l’audition de Rex Tillerson, en vue de sa confirmation au poste de Secrétaire d’État. Peu de gens doutent que Tillerson ait été un bon président à la tête d’Exxon Mobil, bien qu’il soit accusé d’avoir profité de son succès pour devenir un « ami de Poutine ». Cohen réplique que les États-Unis n’ont pas besoin d’un ami au Kremlin, mais d’un partenaire dont les intérêts nationaux sont suffisamment compatibles pour permettre une coopération durable et favoriser la détente plutôt que la Guerre froide. À cet égard, Tillerson, dont le succès vient du fait qu’il a su réconcilier des intérêts nationaux, paraît bien qualifié, même si lui aussi a été dénigré pour avoir proposé de coopérer avec Moscou, quels qu’aient été les avantages qui en ont découlé pour la sécurité des États-Unis.

En conclusion, Batchelor demande ce que Poutine doit penser de ce tumulte politique. Cohen répond que l’on se méprend de façon générale sur ce qui motive Poutine dans son exercice du pouvoir, en ramenant tout au fait qu’il est un ancien « agent du KGB »et que les médias ont collé cette étiquette à son nom. Par ailleurs, Cohen relève que le curriculum du président russe lui permet d’analyser les rapports de services secrets et de comprendre les conflits qui peuvent surgir au sein de grandes agences de renseignements. Poutine a pu être choqué par l’insuffisance gênante du rapport produit par les trois agences de renseignements et en venir à reconsidérer la coopération qu’il a proposée depuis longtemps entre les services américains et russe contre le terrorisme international. Poutine pourrait en venir à conclure qu’ils ont plus besoin de nous que nous d’eux.

Batchelor et Cohen tombent d’accord pour dire qu’au vu des dernières « révélations »sur Trump, le pire est à craindre. Mais si la politique américaine et le fonctionnement de la présidence elle-même doivent reposer sur des faits avérés et tant que ces faits ne seront pas fournis, on devra conclure que cette Guerre froide s’avère encore plus dangereuse que la précédente et que les États-Unis sont entrés  dans une période bien sombre de leur histoire, sur le plan intérieur également.

Liens

 

Il n'y a pas encore de commentaires